Ninja fumble

Publié: 6 février 2017 dans Histoire

Comme l’a démontré Harrison Ford dans Air Force One, il n’est jamais facile de tuer un homme de pouvoir. Il faut une solide organisation, des moyens considérables, des informations de premier ordre et si possible des balles magiques. Si vous arrivez vers votre cible, que vous lui réglez froidement son compte et que la foule à laquelle elle s’adressait s’en va comme si tout était normal, félicitations, vous êtes Conan le Barbare. Pour les autres, il va vous falloir un plan de sortie. Vite.

Remarquez, pas nécessairement. Après tout, la fin justifie les moyens ; à partir du moment où vous êtes résolu à faire la peau à une personnalité importante, si vous devez passer pour un con en plus d’un assassin, vous n’en êtes probablement plus à ça près. Les meurtriers impliqués dans les affaires suivantes l’ont compris.

L’assassinat d’Abraham Lincoln

L’acteur américain John Wilkes Booth, que l’Histoire retient comme étant l’assassin d’Abraham Lincoln en dépit de ses bonnes prestations sur les planches, était, je vous jure, un sympathisant des Confédérés durant la guerre civile américaine. Lorsque ça commença à sentir le sapin pour sa cause, Booth décida de donner un petit coup de pouce au général Lee en lui remettant le président Lincoln pieds et poings liés.

Il échafauda un plan complexe, qui échoua à cause de menus détails, notamment le fait que Lincoln n’était pas du tout passé à l’endroit où on l’attendait avec un grand sac et une ficelle. Quelques semaines plus tard, Lee déposait les armes, mettant fin à la guerre.

Ainsi cessa sa sécession.

Ainsi cessa sa sécession.

Booth décida alors de passer au plan B, à savoir tuer le président pour remonter le temps. Il le trouva au théâtre, s’infiltra dans sa loge, lui tira une balle dans l’arrière du crâne à bout portant à l’aide d’un Colt Derringer à un coup, se rendit compte que ledit Colt Derringer à un coup était une mauvaise idée lorsque le très contrarié major Rathbone, qui accompagnait le président, se rua sur lui, et engagea un combat épique.

Un coup de couteau dans l’épaule du vaillant major plus tard (ça n’était finalement pas si épique), Booth opta pour la sortie la plus proche, à savoir la scène, juste en dessous de la loge. Il sauta du balcon, se prit le pied dans le rebord et se vautra lourdement quelques mètres plus bas, se brisant la jambe. À son crédit, il trouva la force de se relever, de crier « Sic Semper Tyrannis » en américain ancien, puis de clopiner hors des lieux.

Sic Semper Tyrannis, qui signifie en gros que les tyrans vont s'en prendre plein la gueule, était la devise de l'état de Virginie et, accessoirement, sera probablement le slogan démocrate aux prochaines élections présidentielles.

Sic Semper Tyrannis, qui signifie en gros que les tyrans vont s’en prendre plein la gueule, était la devise de l’état de Virginie et, accessoirement, sera probablement le slogan démocrate aux prochaines élections présidentielles.

Il ne fut pas immédiatement pris en chasse, car il y avait plus important : quelqu’un venait d’assassiner le président. Booth regagna son cheval et galopa vers le soleil couchant. Il retrouva ses complices, se fit rafistoler la jambe et rejoignit des Confédérés, mais le fait que le guerre était terminée valut à ces derniers de ne pas prendre la nouvelle de la mort de Lincoln avait l’enthousiasme que Booth avait espéré. Au lieu de recevoir des médailles et le titre de sauveur de la galaxie, le tueur et ses complices ne reçurent que quelques provisions et une vague direction à suivre pour aller se faire voir ailleurs.

Ce qu’ils firent. Et c’est finalement dans une grange que Booth fut abattu quelques jours plus tard, au terme d’une dantesque chasse à l’homme.

La chute héroïque de Reinhard Heydrich

Reinhard Heydrich, figure éminente du Troisième Reich, était tellement méchant qu’on aurait dit une caricature de Himmler ; c’était Joe Dalton avant son café, Sauron en train d’arrêter de fumer et le baron Harkonnen au régime réunis.

Hitler lui disait tout le temps de se calmer.

Hitler lui disait tout le temps de se calmer.

Bras droit de Himmler, c’est notamment lui qui présida en janvier 1942 la conférence de Wannsee, où les dignitaires nazis mirent en place ce qui deviendrait l’Holocauste en mangeant des petits fours. Il fut également à l’origine de la création des Einsatzgruppen et joua un rôle important durant la nuit des Longs Couteaux.

En 1941, on lui attribua le commandement de la Bohême-Moravie, où ses actions pour gagner le respect de la population lui octroyèrent le surnom de la Bête Blonde, ou du Boucher de Prague. Berlin est ravi, Heydrich croule sous les louanges et les médailles. À seulement 38 ans, il est déjà promis aux plus hautes sphères du Troisième Reich tandis qu’il envisage de gagner la France pour y transposer ses méthodes.

Aussi, beaucoup avaient intérêt à le voir mort, ne serait-ce que par philanthropie, et c’est la résistance Tchécoslovaque qui se dévoua ; le 27 mai 1942, trois hommes gagnent une route pour y attendre le passage de la voiture de leur cible. L’un d’eux, nommé Gabcik, est doté d’un fusil Sten, ainsi qu’un d’un haut sens pratique puisqu’il profite du trajet pour récupérer de l’herbe pour ses lapins.

Vers dix heures et demie, un véhicule approche ; les résistants reconnaissent aux bannières noires, aux crânes sur les piques, aux flammes et aux âmes des suppliciés la voiture de Heydrich, et passent à l’action : au dernier moment, Gabcik surgit sur le bord la route, pointe son arme et ouvre le feu, mais son fusil, qu’il venait d’assembler, est complètement parasité par les herbes qu’il avait fourrées dans ses poches. Aucun coup ne part.

Qui aurait pu se doute qu'un fusil Sten n'était pas entièrement fiable ?

Qui aurait pu se douter qu’un fusil Sten n’était pas entièrement fiable ?

Heydrich, qui n’est pas du genre à prendre le danger au sérieux, preuve en est qu’il se déplace en décapotable en plein territoire occupé, ordonne à son chauffeur de s’arrêter. Se dressant sur son siège arrière, il dégaine et riposte, mais son pistolet n’est pas chargé. L’espace de quelques secondes irréelles, les deux ennemis se font face, chacun boutiquant fiévreusement son arme, jusqu’à ce qu’un complice de Gacik décide d’employer quelque chose de plus fiable que ces engins compliqués avec des balles qui ne veulent pas partir : une bonne vieille grenade antichar. Malheureusement, l’exécution n’est pas à la hauteur de l’ambition et l’engin explose trop loin de sa cible, blessant son lanceur au passage. Quelques éclats, néanmoins, traversent le siège de la voiture et Reinhard est blessé au dos. Imité par son chauffeur, il descend tout de même de son véhicule et se jette sur ses assaillants, qui détalent dans tous les sens.

Mission échouée. Les résistants s’évaporent, blessant le chauffeur à la jambe durant la poursuite, et disparaissent dans la campagne pour y fomenter de nouveaux complots et nourrir des lapins. Heydrich, plus sérieusement touché qu’il ne le pensait, s’écroule et est transporté à l’hôpital. Il y reçoit des soins, se rétablit, jure vengeance, est frappé d’une septicémie foudroyante à cause de fragments de rembourrage de siège de voiture restés dans son dos, et meurt bêtement. Mission accomplie, en fin de compte.

Grigoris Lambrakis et les ninjas des cavernes

Si les Grecs sont souvent crédités d’avoir inventé la démocratie, il leur manque encore le petit truc pour la maintenir ; l’histoire grecque moderne constitue la plus récente de leurs tragédies et, de Hitler à la BCE en passant par la dictature des colonels, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour leur dire quoi faire.

En 1963, le pays, bien qu’il profitait du climat économique favorable de l’époque, restait miné par les tensions internes, les dettes, les incertitudes et la corruption. Parmi les gens qui y faisaient beaucoup de bruit, on trouvait Grigoris Lambrakis, membre de l’aile gauche de la politique grecque. Virulent opposant au pouvoir en place, il organisait régulièrement des manifestations, comme la « marche pour la paix » visant à relier Marathon à Athènes, au cours de laquelle la police arrêta tous les sympathisants qui l’accompagnaient, à tel point qu’il arriva seul à la capitale.

« Maintenant, si l'Histoire ne nous a pas menti, il devrait tomber raide mort d'une seconde à l'autre. »

« Maintenant, si l’Histoire ne nous a pas menti, il devrait tomber raide mort d’une seconde à l’autre. »

Finalement, décision fut prise de liquider Lambrakis, comme le voulait la coutume envers les contestataires de gauche au siècle dernier. La mission incomba à deux sympathisants de l’extrême-droite qui, fidèles à leur doctrine, optèrent pour une solution directement inspirée de l’âge de pierre : y aller à coups de gourdins.

L’un saisit un pied de biche, l’autre une massue en bois, et les voilà partis sur une gracieuse motocyclette-triporteur vers le centre de Thessalonique pour y rencontrer leur proie, tels des preux chevaliers sur leurs montures traquant le vil apostat.

« Hue, Diamant Céleste ! »

« Hue, Diamant Céleste ! »

Ils n’y vont pas par quatre chemins : ils repèrent leur cible en train de traverser la route et mettent les gaz, tandis que les agents de police des environs sifflotent le nez en l’air. Lambrakis est violemment heurté et, selon certaines sources, frappé à la tête d’un coup de massue.

C’est là que nos deux maîtres assassins réalisèrent que leur plan comportait une faille : ils venaient de percuter de plein fouet une personnalité entourée de ses sympathisants et ils n’avaient pas vraiment pensé à un plan d’évacuation. Comme ils s’étaient en plus débarrassés de leurs armes, ils se trouvèrent rapidement débordés par une foule légitimement remontée et finirent arrêtés par un agent de circulation.

Lambrakis décéda de ses blessures cinq jours après l’attentat. Le gouvernement parla en premier lieu d’un accident, mais il est difficile de faire passer cette idée lorsque la victime est un contestataire reconnu de gauche et que les conducteurs du véhicule impliqué sont deux membres de l’extrême-droite. L’enquête qui suivit fut tout d’abord marquée par de fortes pressions sur les témoins du meurtre, jusqu’à ce que le premier ministre lui-même, probablement étranger à l’attentat, ordonna une investigation plus poussée qui aboutit à l’inculpation de quelques hauts fonctionnaires de police.

Néanmoins, au vu de l’extrême-droite, l’opération reste un succès tonitruant : les répercussions politiques du meurtre sont énormes et, avec l’aide d’autres facteurs, aboutissent à terme à la dictature des colonels, qui n’est rien moins qu’une application à plus large échelle de l’idée du gourdin.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s