Ces otages qui ne veulent pas otager

Publié: 7 mars 2017 dans Histoire

L’avenir nous apparaît rarement aussi flou que lorsque quelqu’un nous tient en otage, c’est pourquoi nous cherchons instinctivement à écourter ce genre de situations autant que faire se peut. En général, on opte pour une méthode visant à rester en vie le temps que les forces spéciales ou Batman interviennent.

Certains, néanmoins, se montrent plus inventifs. Vous leur gueulez dessus en leur pointant une arme ? Bravo, vous les avez vexés. Maintenant ils méditent vengeance, et non seulement ils seront rentrés chez eux à temps pour les quarts de finale, mais en plus ils vous auront ridiculisé dans la manœuvre.

Le pilote et le pirate de l’air non francophone

Vous savez que vos vacances débutent mal lorsqu’un homme armé pénètre dans la cabine du pilote de votre avion. C’est ce qu’ont vécu en 2007 les 71 passagers d’un vol reliant la Mauritanie aux Canaries, ce qui ne pouvait pas plus mal tomber, parce que j’imagine que personne ne part en vacances aux Canaries pour y rechercher la grande aventure.

« à nous deux, Canaries ! »

Le pirate souhaitait détourner le vol vers la France pour y demander l’asile politique. Alors que le pilote lui expliquait qu’ils n’avaient pas assez de carburant pour cette distance (et que de toute façon c’était une mauvaise idée à la base), ce dernier prit conscience d’une chose importante : l’agresseur ne parlait pas français. Après quelques négociations, tous deux se mirent d’accord pour garder le cap vers la destination initiale, d’où le pirate pourrait planifier son prochain détournement tout en profitant du soleil.

Et peut-être réaliser qu’il n’était finalement pas si mal aux Canaries.

Du côté des passagers, on avait, comme vous pouvez l’imaginer, les nerfs assez à vif. Aussi, lorsque le commandant prit le micro pour une communication, il fut plus écouté qu’à l’accoutumée. S’exprimant en français, il expliqua aux passagers qu’ils allaient se poser comme prévu aux Canaries, mais que ce faisant, il allait piler soudainement sur les freins avant d’accélérer, et que normalement, ils devraient voir un pirate de l’air bouler hors du cockpit en pestant contre la gravité et qu’ils étaient invités à lui préparer une petite fête.

Ce qui ne manqua pas. Tous les passagers prêts à en découdre vinrent s’installer aux premiers rangs tandis que femmes et enfants gagnèrent les sièges arrières. La manœuvre fut sèche et plusieurs passagers subirent de légères contusions durant l’atterrissage, mais un seul d’entre eux fut solidement maintenu à terre et rossé par une dizaine de costauds pendant que des hôtesses lui déversaient de l’eau bouillante sur la poitrine jusqu’à sa reddition.

Le fou du volant et l’encore plus folle

Cindy Birdsong était une des chanteuses du groupe « Diana Ross & the Supremes » que l’histoire retient affectueusement sous le nom de « pas Diana Ross ». La nuit du 2 décembre 1969, alors qu’elle rentre tranquillement dans l’appartement qu’elle partage à Hollywood avec deux amis, elle constate que ces derniers ont un invité, à savoir un forcené hystérique brandissant un couteau de cuisine.

Un ustensile qui devient de facto une arme lorsque vous-même êtes à mains nues.

Sous la menace, elle ligote ses colocataires avant d’être amenée de force dans une voiture, à bord de laquelle elle part en virée nocturne sur l’autoroute avec l’aimable inconnu.

Insensible aux cris, aux insultes et aux « c’est encore loin ? » de sa victime, le ravisseur taille la route durant une demi-heure avant que Cindy ne tente de le désarmer. Échec, la promenade continue, avec quelques bonnes entailles aux mains en plus. La chanteuse décide alors de passer au plan B (comme « bitume ») : tandis que le type ralentit pour un changement de piste, elle ouvre la portière et s’envole vers la liberté.

Jusqu’où faut-il vous pousser, mesdames, pour que vous quittiez un véhicule en marche avec la même détermination et absence de regret que s’il s’agissait de l’appartement d’un blogueur suisse ?

La liberté, vous l’imaginez, n’était en l’occurrence pas bien loin, très très dure et accusait une grosse différence de vélocité avec le corps de la malheureuse. Toutefois, probablement protégée par l’esprit de quelque antique dieu de courage témoin de son incroyable badasserie, elle s’en tira miraculeusement avec juste quelques bosses.

Terrifiée à l’idée que son agresseur fasse demi-tour pour venir la rechercher – car comme on l’a vu (et comme on va le voir encore) la pauvre Cindy avait quelque peu perdu la notion de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas sur une autoroute – la jeune femme se met à courir dans l’autre sens en faisant des signes aux véhicules pour qu’ils s’arrêtent.

Alors qu’on venait pourtant de lui rappeler qu’il ne faut pas monter dans une voiture avec un inconnu.

Par chance, elle croise presque immédiatement une voiture de police, dont les agents à son bord n’ignorent pas que leur métier consiste entre autres à s’arrêter lorsqu’une femme ensanglantée et en larmes court à contresens sur l’autoroute en appelant à l’aide.

« Vous savez pourquoi on vous arrête ? »

Fin de la balade, Cindy rentre chez elle après un crochet à l’hôpital. Quant à son agresseur, il se livre de lui-même à la police quelques jours après. Vous voyez, il était gentil finalement !

Les otages qui se hâtèrent lentement

Le Moyen Orient regorge de bandes armées ayant juré l’anéantissement de l’Occident, qu’elles combattent un village afghan ou nigérian à la fois. Comme cela n’est pas gratuit, elles essaient d’arrondir leurs fins de mois en prenant des otages.

En novembre 2008, David Rohde, un reporter du New York Times, est capturé à Kaboul avec son interprète et son chauffeur par des Talibans. Tous trois sont acheminés dans un bled pakistanais situé près de la frontière afghane, où on leur demande de bien vouloir prendre leur mal en patience le temps qu’un accord, qu’on leur garantit imminent, soit conclu.

Sept mois d’accord imminent plus tard, David commence à perdre patience et se demande si, finalement, ces Talibans sont vraiment dignes de confiance. Lorsqu’une de ses tâches lui permet de mettre la main sur une corde, il la cache du mieux qu’il peut et fait part à Tahir, son interprète, de sa volonté de s’en servir pour jouer les filles de l’air.

« Si l’on rassemble encore quelques objets, on pourra construire une baliste pour briser le mur. »

Ils ne préviennent pas leur chauffeur, soupçonnant que ce dernier les dénoncerait pour s’attirer les faveurs de leurs ravisseurs. La décision est difficile à prendre, mais ils fondent leurs doutes sur divers détails, notamment le fait qu’il les a déjà dénoncé une fois, qu’il fréquente maintenant ouvertement les Talibans et que ces derniers lui ont remis un fusil d’assaut. Mais avant de trop le blâmer, rappelez-vous qu’un chauffeur, c’est comme n’importe quel otage, sauf qu’il ne vaut pas un clou.

Leur projet d’évasion est néanmoins confronté à un problème essentiel : les Talibans ne veulent pas qu’ils partent. David fait le tour des ressources à sa disposition, à savoir, donc, une corde, ainsi qu’un jeu de Checkah, la version pakistanaise du jeu « Hâte-toi lentement », ou « Parcheesi », ou plein d’autres noms en fait.

C’est le fameux jeu où il faut gagner pour remporter la partie.

Dans une flamboyante application du système D, les deux prisonniers décident de faire le meilleur usage possible de ces deux objets : la corde pour franchir le mur de cinq mètres entourant la bâtisse, et le jeu pour endormir les gardes. Ce dernier point paraît un peu bancal, mais que voulez-vous, parfois vous avez besoin d’une boîte de puissants somnifères, et tout ce que la vie vous donne, c’est un jeu de plateau.

Leur plan est le suivant : Tahir joue le plus tard possible avec les gardes, comme ça ils sont crevés et vont dormir. Ensuite, ils escaladent le mur à l’aide de la corde pendant que tout le monde roupille et voilà. Simple et ingénieux.

Tellement simple que ça allait fonctionner comme un charme ; à leur stupéfaction, les deux hommes se retrouvent à galoper ivres de liberté dans les folles prairies sauvages du Pakistan, sauf que Tahir s’est foulé la cheville en passant le mur et qu’ils sont terrifiés à l’idée d’être rattrapés par leurs ravisseurs, voire pire, par d’autres bandes plus brutales.

Du type qui ne leur laisseraient même pas un jeu de Checkah.

Ils commencent par arranger leurs atours de manière à ressembler autant que possible à un Taliban (ils avaient déjà la barbe, il ne leur restait plus qu’à s’assurer qu’on ne les prenne pas pour des Vikings), puis se mettent en route vers une base militaire pakistanaise pour y demander de l’aide. Bien sûr, approcher un tel lieu de nuit en s’étant préalablement arrangé pour ressembler à un Taliban ne va pas sans risque, mais il ne fallait pas non plus que ça soit trop facile.

Rapidement interceptés par des soldats, ils passent un long moment à s’expliquer, mains en l’air et torse nu, pendant qu’on inspecte leurs vêtements à la recherche de bombes, mais finissent par être recueillis. Et c’est dans les heures qui suivent que tous deux réalisent, par strates, qu’ils sont tirés d’affaire. Ils ne peuvent plus s’arrêter de rire pour tout, se perdent en remerciements et se tombent dans les bras, mais s’inquiètent pour leur chauffeur (qui, pour la petite histoire, s’évadera un mois plus tard) (par contre je ne sais pas si son plan a également impliqué le Checkah).

Et avant peu, David Rohde est au téléphone, le cœur battant, attendant que de l’autre bout du monde, la voix de sa femme scelle cet inoubliable moment. Dans sa tête, l’anticipation de l’instant tellement attendu, des mots à prononcer enfin, vire à la tempête émotionnelle lorsqu’on décroche le combiné.

C’était sa belle-mère.

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