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Les grandes tuiles du 7ème art

Publié: 24 décembre 2016 dans Arts et lettres

Il existe une règle universelle selon laquelle plus vous la pilez pour aboutir un projet, meilleur sera le résultat final. Enfin, c’est moins une règle universelle qu’une idée caricaturale que je viens de sortir de mon tiroir à clichés, mais songez-y : James Cameron a failli mourir noyé sur un plateau de tournage et ça a donné Abyss ; quelques années plus tard, il a failli se cogner le genou contre un meuble en entrant dans une pièce et ça a donné Avatar. Coïncidence ? Aucune chance. Le Destin ne se déplace pas pour rien.

Lui.

Lui.

Vous me direz que ce sont des hasards fortuits, mais j’t’en fous : Tolkien a écrit les mots qui amèneraient le Seigneur des Anneaux au fond d’une tranchée en tenant un fusil, là où Bernard Werber a rédigé les premières lignes de ce qui deviendrait les Fourmis dans un fauteuil en mangeant des Smacks. Peut-être. Probablement pas en fait, mais merci à lui de ne pas le relever si c’est inexact, j’essaie de prouver un point ici : ce que je veux dire, et sans vouloir manquer de respect au bon Bernard, c’est que quand on compare les récits, on constate qu’un seul des deux est devenu une œuvre majeure de fantaisie épique adaptée au cinéma.

Car il semble que souvent, la route qui mène à la légende est un chemin de croix semé d’ornières qui vous détestent, comme si une grande naissance impliquait forcément de grandes souffrances. Peut-être que l’ambition de celui qui veut toucher les étoiles le pousse à marcher un peu trop le nez en l’air, au risque de tomber tête la première dans la fosse fétide de la désillusion. Et comme nous l’apprend l’excellent Fossoyeur de Films dans sa série Film Wars, nombre de réalisateurs seront d’accord avec moi :

William Friedkin, L’Exorciste

L’Exorciste, aka « le film avec la fille qui descend l’escalier », a été pour beaucoup l’équivalent d’une nuit enterré vivant dans une tombe infestée d’araignées-serpents. Immédiatement paré d’une aura de mystère et de terreur qu’il n’a depuis jamais perdue, le film a donné à l’horreur un visage nouveau.

Et des cheveux.

Et des cheveux.

Il faut dire que le bougre date de 1973, époque où l’image généralement associée au cinéma d’épouvante consistait en un jeu d’ombre dramatique accompagnant un lever de couteau théâtral sur fond de contrebasse ; c’est difficile à imaginer pour les jeunes générations, mais à l’époque de son exploitation en salle, il y avait souvent des ambulances devant les cinémas pour prendre en charge les spectateurs qui tournaient de l’œil. Aujourd’hui, nos cadets, qui, avec l’évolution des mentalités, jugent un film d’horreur au nombre de fois où ils y sursautent pour rien, ne voient en l’Exorciste rien d’autre qu’une œuvre bizarre incluant une fillette qui ressemble à un gros burrito. C’est con un jeune.

Bien fait.

Bien fait.

Mais dans un bon film d’horreur, et donc dans l’Exorciste, tout est question de dosage ; pas question d’endormir les soupçons avec une histoire bateau avant de prendre le public et la blonde du film en traître avec une scie égoïne : le but est d’instaurer une atmosphère oppressante où mystère, peur et malaise s’alimentent mutuellement pour faire monter une tension de plus en plus étouffante, telle une béchamel maudite. Et dans le cas qui nous intéresse, Friedkin a su obtenir de ses acteurs l’authenticité recherchée en les plongeant dans une situation où mystère, peur et malaise s’alimentèrent pour faire monter une tension de plus en plus étouffante.

Friedkin, en effet, s’accrochait aux nerfs de ses acteurs comme Tarzan à ses lianes, avec les cris et tout. Un bruit inattendu est supposé leur arracher une réaction de surprise ? Un tir d’un flingue chargé à blanc en plein milieu de la scène et William la tient, son expression ; Ellen Burstyn est tractée un peu trop virilement par un câble et se fracasse contre un mur en se blessant au dos ? C’est dans la boîte ! Le prêtre de profession et acteur amateur William O’Malley n’est pas assez convainquant lorsqu’il approche son ami mourant ? Une solide gifle, une bonne poussette, le malheureux finit à genoux et en sanglots, et ça tourne ! Vous vous souvenez de la scène des spasmes, avec Regan qui supplie qu’on fasse cesser ses souffrances ? C’était Linda Blair, en train de supplier qu’on fasse cesser ses souffrances. Friedkin voulait tellement de réalisme qu’on en vient à se demander pourquoi il n’a pas engagé un vrai démon.

 Bilan des personnes physiquement maltraitées sur le tournage : une fillette, une femme et un prêtre.

Bilan des personnes physiquement maltraitées sur le tournage : une fillette, une femme et un prêtre.

Et aux déboires physiques s’ajoutèrent rapidement les déboires, disons, spirituels ; basé sur un best-seller, le film était attendu au tournant et incitait à la controverse bien avant d’atteindre les salles. Certains détails (« il y a un démon dans l’histoire ») valurent à des fondamentalistes de prétendre que le film lui-même était possédé, affirmation dont la crédibilité douteuse se vit renforcée par le fait que neuf personnes plus ou moins liées à son élaboration trouvèrent la mort avant sa sortie. Des décès certes tous naturels (si l’on considère que se prendre une moto sur la poire est naturel), mais quand même, neuf. En outre, un incendie ravagea les lieux du tournage, mais voulut bien épargner la chambre de Regan, ce qui n’arrangea rien aux spéculations. Ni le fait que Friedkin utilisait les rumeurs entourant son film à des fins promotionnelles.

Ou qu'il avait giflé un prêtre.

Ou qu’il avait giflé un prêtre.

Le film finit par trouver les salles quelques déboires plus tard et, rumeurs ou non, il donna à son public une bonne raison d’avoir peur. Ainsi qu’à Linda Blair, qui resta six mois sous protection rapprochée à cause des intentions avérées de certains bon chrétiens résolus à lui faire la peau, parce qu’ils n’avaient pas bien compris la fin de l’histoire. Ni le principe d’un exorcisme.

Werner Herzog, Aguirre, la colère de Dieu

Avec l’arrivée du numérique, il est devenu possible de montrer à peu près tout au cinéma ; tout à l’heure on parlait d’Avatar, lors de son tournage les acteurs étaient plantés sur un fond vert et on leur disait « imaginez qu’il y a des arbres, des montagnes et un scénario » et ils se démerdaient. Mais avant, comment qu’on faisait, hein ? Avant, bon sang de bois, on ne pouvait pas tricher ! Vous vouliez un singe géant ? Il fallait le bricoler de toutes pièces. Vous vouliez un monstre ? Il fallait un Boris Karloff. Vous vouliez décrire la descente aux enfers d’une expédition condamnée dont les membres cèdent à la folie et au désespoir ? Il fallait isoler des gens avec Klaus Kinski.

Parce que Klaus Kinski, il avait cette tête-là (à droite sur la photo, si si), ainsi que le caractère qui va avec  :

Le Kinskisme est une doctrine morale consistant à libérer sa colère sur tout ce qui est constitué d’atomes.

Le Kinskisme est une doctrine morale consistant à libérer sa colère sur tout ce qui est constitué d’atomes.

Klaus était un acteur extraordinaire, dans le sens « qui sort de l’ordinaire ». Il en sortait tellement que lors du tournage de Fitzcaraldo, quelques années après Aguirre et réalisé par le même masochiste, les indigènes engagés par Herzog lui proposèrent le plus sérieusement du monde de liquider Kinski gratuitement. Une aubaine !

 Cette semaine, pour chaque comédien local engagé, profitez d’un Kinskicide gratuit pratiqué par la communauté. Pensez-y !

Cette semaine, pour chaque comédien local engagé, profitez d’un Kinskicide gratuit pratiqué par la communauté. Pensez-y !

L’histoire se déroule au seizième siècle et décrit le voyage d’une expédition espagnole partie à la recherche de l’Eldorado. Une mutinerie plus tard, l’équipe passe sous les ordres de Lope de Aguirre, interprété donc par Klaus Kinski, qui ne découvre l’Eldorado ni dans la jungle, ni dans son cœur, mais trouve par contre folie, mort et des petits singes adorables.

« Adorable » n'était certainement pas dans les pensées du petit singe à cet instant précis.

« Adorable » n’était certainement pas dans les pensées du petit singe à cet instant précis.

Le tournage s’effectue au Pérou, où jungles et montagnes offrent à Werner un plateau certes chaotique, mais vaste ; adepte du système D, le réalisateur se jette à l’aventure bien décidé à se retrousser les manches, avec un budget tellement serré qu’une de ses premières actions en vue de son projet avait été de voler une caméra à l’école de cinéma de Munich.

Herzog tourne son film de manière chronologique, afin que l’évolution de son travail fasse écho à celle de l’histoire ; résultat, la troupe se coupe de plus en plus du monde en s’enfonçant dans la jungle, où chaque prise de vue, chaque scène devient un véritable défi. Les conditions d’hygiène et de sécurité sont à peu près égales à celles de la réelle expédition du seizième siècle et le moral de l’équipe gît au fond de l’Amazone. Comme les membres du staff proviennent de seize pays différents, la communication s’en ressent, d’autant plus que tout le monde s’engueule, à commencer par Herzog et Kinski. Leurs disputes sont constantes et violentes, et Klaus s’emporte tellement qu’il fait peur aux indigènes.

C'est dommage, c'était un des derniers endroits à n'avoir jamais connu de problèmes avec les Allemands.

C’est dommage, c’était un des derniers endroits à n’avoir jamais connu de problèmes avec les Allemands.

Déjà au deuxième jour de tournage, Kinski exige que Herzog renvoie certains membres de l’équipe ; devant le refus du réalisateur, il décide de se tirer lui-même, mais accepte finalement de rester lorsque Herzog le menace de l’abattre au pistolet, non sans avoir préalablement crié « police », à 650 bornes du village le plus proche.

Le tournage dure six semaines, au cours desquelles la troupe isolée dans la jungle se met régulièrement en danger sur des rapides ou des falaises et résiste tant bien que mal aux tempêtes, aux orages et aux éruptions. Et à ceux qui me diront qu’il n’y avait pas de volcan là où ils tournaient, je répondrai que je parlais de Klaus Kinski. Mais ils durent également faire face à une crue inattendue de l’Amazone.

Dans tous les cas, personne ne trouve la mort durant le tournage, ce qui tient presque du miracle ; Werner Herzog rentre en Allemagne pour la post-production, mais le budget ne suit plus. Si le film avait été tourné en anglais pour faciliter sa diffusion, on prend la décision de le post-synchroniser en allemand et Kinski, qui avait déjà englouti le tiers du budget avec son seul salaire, demande une blinde pour doubler son personnage. Le film est achevé fin 1972, mais pour quelque raison bizarre, il est d’abord diffusé en noir et blanc à la télévision allemande avant de trouver les salles et la couleur.

Tout était rentré dans l'ordre : la jungle était verte, et Herzog ne l'était plus.

Tout était rentré dans l’ordre : la jungle était verte, et Herzog ne l’était plus.

Aguirre rencontra toutefois son petit succès et l’accueil critique fut bon. Il a depuis atteint un statut culte, ayant réussi à capturer à l’écran l’ombre de la folie qui s’était abattue sur la troupe. La très forte aura psychologique entourant l’œuvre inspira plus d’un réalisateur, notamment un très célèbre, pour son malheur et notre bonheur :

Francis Ford Coppola, Apocalypse Now

Vous avez peut-être déjà vu Apocalypse Now, sinon je vous autorise exceptionnellement à faire un break le temps de le visionner, car il est largement considéré dans le milieu cinéphile comme étant, je cite, « putain bien ».

On y raconte l’histoire de Martin Sheen, envoyé en pleine jungle pour vérifier que Marlon Brando a bien appris ses textes. Débute alors un voyage initiatique où notre héros, rejoint par un tigre, une planche de surf et Morpheus, s’ouvrira aux vérités fondamentales de la vie qui l’amèneront à trouver la richesse intérieure.

Encore quelques mètres et la richesse intérieure va prendre cher.

Encore quelques mètres et la richesse intérieure va prendre cher.

Et si vous vous demandez à quoi bon regarder le film maintenant que je vous l’ai complètement spoilé, sachez qu’il vous reste une raison majeure de le découvrir, à savoir la réconfortante certitude que chaque scène que vous y visionnerez a été tournée dans les larmes et le sang. Vous n’y verrez littéralement rien d’autre que des gens plongés dans une inconcevable souffrance qu’ils essaient de dissimuler en jouant leur rôle. Yep : comme dans la vraie vie.

Le scénario original provient de « Au cœur des ténèbres », un livre qui se déroule en Afrique légèrement retravaillé pour donner un film qui se passe au Viet Nam. Initialement, Coppola entend juste le produire et demande à un vague inconnu d’alors, un dénommé George Lucas, de s’occuper de sa réalisation. George, qui a déjà les mains pleines avec un petit projet SF de derrière les fagots, décline et le vieux Francis décide de s’atteler lui-même à la tâche, probablement en disant « qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? » un jour de conjonction stellaire en riant très fort à la face de Dieu, avant d’aller signer les papiers dans un bureau construit sur un cimetière indien en renversant une gitane sur le trajet.

Et c’est parti pour huit longs mois de « la croisière, ça use » !

Et c’est parti pour huit longs mois de « la croisière, ça use » !

Les difficultés débutent dès le casting ; Coppola, pourtant au sommet de sa gloire, ne parvient pas à trouver un seul acteur qui veuille bien interpréter son personnage principal et tous ses choix semblent se retourner contre lui. Harvey Keitel est viré au bout de quinze jours pour être remplacé par Martin Sheen, lequel souffre de gros problèmes de bouteille. Dennis Hopper est tellement shooté que tous les chiens policiers du pays hurlent à l’unisson dès son arrivée sur le territoire ; afin de mieux rentrer dans son personnage, il s’abstient de se laver pendant quarante jours, initiative saluée comme vous pouvez l’imaginer par ses collègues. Il est tellement jeté qu’avant peu, Marlon Brando refuse catégoriquement de travailler avec lui, ce qui pose évidemment quelques problèmes, dont le plus gros est, en l’occurrence, Marlon Brando : le bonhomme est largement en surpoids par rapport au rôle, s’est rasé le crâne sur un caprice et débarque sans avoir jeté le moindre coup d’œil au script, ni même à ses textes. Coppola doit retravailler entièrement son personnage et, du coup, toute la fin du film.

Côté accessoires, pas mieux : les hélicoptères sont prêtés par le président Ferdinand Marcos, et, bien qu’à disposition du réalisateur, ils s’absentent régulièrement pour partir en mission contre des « terroristes » (comme quoi ce n’était pas si différent). De véritables cadavres sont acheminés en même temps que des faux et balancés de-ci de-là dans le décor dans un souci d’ambiance, valant au gouvernement d’intervenir en catastrophe avant que Coppola n’inclue des macchabées dans son film à son insu. Philippines oblige, un bon vieux typhon passe faire un coucou, occasionnant pour plus d’un million de dollars de dégâts et coupant toute la troupe du reste du monde.

Mais ce n'était pas grave : ils étaient si bien entre eux.

Mais ce n’était pas grave : ils étaient si bien entre eux.

Selon les propres mots de Coppola, le tournage de ce film sur la guerre du Viet Nam devient peu à peu la guerre du Viet Nam elle-même, où des Américains pourvus de trop de moyens et de trop d’ambition deviennent fous dans une monde qui leur échappe. L’équipe, déjà démoralisée, est affaiblie par les maladies. Un technicien décède de la rage. Martin Sheen est frappé d’une crise cardiaque ; Coppola cache la bonne nouvelle aux banques et fait venir le frère de Martin en douce pour quelques plans de dos le temps que l’acteur se retape. Le tournage était prévu sur une centaine de jours, il en faudra plus de 230 ; le budget du film passe de 17 millions à 30. Coppola n’a plus de quoi payer les techniciens locaux, mais importe des steaks, des spaghettis et du vin des quatre coins du monde et se fait construire une piscine dans son jardin. La révolte gronde.

La presse américaine apprend les déboires du tournage. Le réalisateur sombre dans la picole et les joints, perd la face et quarante kilos, résiste à une tentative de putsch et prend une maîtresse, au grand bonheur de sa femme, qui fait partie du staff. Alors que le tournage touche à sa fin, un technicien envoie à Coppola un sac contenant les cendres de certaines pellicules, menaçant de foutre le feu au reste s’il ne peut pas coucher avec Melissa Mathison, une assistance du bon Francis qui, pour la petite histoire, épousera plus tard Harrison Ford. Il n’obtient pas gain de cause, mais épargne les pellicules et rentre chez lui chercher un nouveau boulot.

À terme, Coppola rentre avec des tonnes de pellicules, énormément de travail en perspective et une solide dépression. Il mettra trois ans à terminer son film, qui entrera dans la légende autant pour l’œuvre qu’il représente que pour les galères rencontrées pour le mener à bien.

On ne sait pas où se situe le film sur l'échelle de la poisse cosmique, mais ce dont on est sûr, c'est que Coppola a marché dessous.

On ne sait pas où se situe le film sur l’échelle de la poisse cosmique, mais ce dont on est sûr, c’est que Coppola a marché dessous.

 

Ces fantômes qui s’ennuient

Publié: 30 juin 2015 dans Arts et lettres

Bon, décrivez-moi votre vision générique d’un fantôme.

Mouais : un esprit recouvert d’un drap sur un pas de porte, une enfant aux cheveux noirs et raides s’extirpant de votre téléviseur, un spectre verdâtre traversant vos murs ou encore une entité invisible vous traînant dans l’escalier, rien de bien original si vous voulez mon avis.

On voit bien que vous n’avez jamais rencontré de vrais revenants. Si c’était le cas, vous ne vous référeriez pas qu’à de stupides clichés ressassés inlassablement par la télévision lorsqu’on aborde le sujet.

Désolé, mais si vous n'êtes pas visibles à nos yeux, vous ne pouvez pas venir gâcher nos photos avec votre air maussade. C'est comme ça.

Désolé, mais si vous n’êtes pas visible à nos yeux, vous ne pouvez pas venir gâcher nos photos avec votre air maussade. C’est comme ça.

Parce que dans les faits, il n’existe aucune raison valable pour qu’un esprit dématérialisé qui traverse les murs ait le moindre moyen de déplacer vos meubles. Ce n’est pas logique. Et il n’existe aucune théorie paranormale qui ne soit mise à bas par la froide analyse de la logique.

Une enfant possédée qui flotte dans les airs ? Absurde !

Une enfant possédée qui flotte dans les airs ? Absurde !

Dans la réalité, les esprits ont, malheureusement pour eux, accès à beaucoup moins d’outils. Là où notre fiction leur octroie le pouvoir bien commode de pousser des chevaux à galoper vers un précipice, les spectres réellement recensés dans notre monde triste et terne n’ont pour tout moyen de nous communiquer leur présence que des pouvoirs pathétiques, comme par exemple déplacer le beurre. Ce n’est même pas une blague.

Le fantôme qui déplace le beurre

Dans les histoires de revenants, il existe souvent un lien entre ledit revenant et le lieu ou la personne qu’il hante ; cela peut adopter bien des formes, comme par exemple un artefact extirpé d’une tombe profanée, un mystérieux talisman ayant appartenu à une lignée de rois maudits ou le pot de beurre de grand-mère.

Conte d'épouvante.

Conte d’épouvante.

C’est sûr qu’au chapitre des antiquités maudites, la céramique de grand-maman semble manquer de cachet, mais tous les fantômes n’ont pas forcément accès à quelque statue de divinité oubliée du fond des âges et doivent parfois se résoudre à faire avec ce qu’ils ont sous la main.

Donc notre histoire commence un beau matin, alors que Heather prépare des toasts dans sa cuisine pour ses deux enfants. Elle pose le pot de beurre sur le comptoir de la cuisine, se retourne pour mettre les pains dans le toaster et, lorsqu’elle reprend sa place initiale, stupeur : le beurre a disparu !

* note sinistre à la contrebasse *

* mélodie lugubre jouée à la contrebasse *

Elle commence par suspecter ses enfants plantés devant la télé au salon, mais ces derniers clament leur innocence et ajoutent qu’il est stupide de perdre un pot de beurre, jouant inconsciemment le jeu du spectre qui cherche probablement à retourner les membres de la famille les uns contre les autres.

Au lieu d’aller rosser ses gosses et de les enfermer dans le placard pour qu’ils y méditent sur la pertinence de traiter leur mère de stupide, Heather bâche l’affaire et décide de flanquer les toasts à la poubelle, parce que c’est clairement sa seule option dans cette situation inextricable. Mais alors qu’elle s’apprête à commettre l’irréparable, elle constate que le beurre est à nouveau à sa place.

Et personne ne voulait la croire, la laissant seule avec la Peur.

Et personne ne voulait la croire, la laissant seule avec la Peur.

Quelques temps plus tard, ce fut au tour de son mari de flirter avec l’irréel tandis que le pot de beurre avait disparu du comptoir de la cuisine où il l’avait posé. Quand il en parla à sa femme, celle-ci fit péter le badassomètre en affirmant tranquillement qu’il était hanté et reviendrait dans une minute. Lorsque le mari, visiblement ok avec l’explication, retourna à la cuisine, le beurre, comme promis, avait reparu.

Depuis, la famille s’est habituée à la Malédiction du Pot de Grand-Mère et compose avec le fait qu’il se volatilise parfois pendant quelques instants. Et elle a bien raison : après tout, si les fantômes existent et que nos interactions se limitent à de rares et brèves disparitions, autant hausser les épaules et laisser faire, parce que si on se fâche et qu’ils partent en mode poltergeist, la maison va finir en miettes et tout le monde aura perdu. Bel exemple de cohabitation.

Par contre, je ne sais pas si personnellement je goûterais à du beurre qui a fait un crochet par l’au-delà. Allez savoir ce qu’ils ont fait avec, là-bas…

Le fantôme qui sonne à la porte

Question hantise pas forcément mortelle mais franchement gonflante, c’est Emily Miller, dans le Tennessee, qui remporte la palme. Et de loin : la pauvre veuve âgée a dû composer avec un fantôme qui venait sonner à sa porte pratiquement toutes les nuits, toujours à trois heures du matin. Comme ça. Pour emmerder.

Contrairement à notre amie Heather, Emily n’a pas tout de suite sauté à la conclusion d’un esprit des limbes, mais a fini par s’y résoudre en éliminant progressivement toutes les autres options.

Une nuit paisible dans le Tennessee.

Une nuit paisible dans le Tennessee.

Tout d’abord, parce que vous savez comment sont nos aînés, elle suspecta les gamins du quartier, ou quelque voisin haineux. Bien décidée à mettre la main sur le coupable, elle commença à veiller dans l’obscurité, mais jamais personne ne venait sonner à sa porte lorsqu’elle était éveillée.

La police tenta bien de l’aider, mais sans succès – sinon ça ne serait pas une vraie histoire de fantôme. Emily fit alors appel à son fils, lequel installa une caméra de surveillance sur le pas de porte. En vain : alors que la sonnette continuait à s’activer chaque nuit, personne n’était visible sur les images.

À ce stade, j’imagine que vous et moi changerions d’hémisphère dans l’heure qui suit, mais les habitants du Tennessee sont rudes ; Miss Miller attendit encore deux à trois ans avant de recourir aux grands moyens : elle et son fils (surtout son fils) se retroussèrent les manches et réglèrent définitivement son compte à cette fichue sonnette en l’arrachant du mur sans autre forme de procès. Aussi, lorsqu’elle résonna quand même la nuit suivante, Emily n’eut pas d’autre choix que de conclure au paranormal.

Parce qu'une sonnette hantée lui paraissait apparemment moins invraisemblable qu'un problème dans sa tête.

Parce qu’une sonnette hantée lui paraissait apparemment moins invraisemblable qu’un problème dans sa tête.

La malheureuse arrivait gentiment à court de solutions. Au lendemain de la nuit tragique où sa sonnette trouva le moyen de s’actionner en dépit du fait qu’elle avait cessé d’exister, Emily se rendit à sa paroisse et demanda de l’aide au pasteur. Celui-ci lui affirma qu’elle serait surprise du nombre de personnes victimes de ce genre de mésaventures (zéro ?) et la suivit en son domicile avec son chapelet, son crucifix, sa bible et sa Holy Mace+3 pour y pratiquer un exorcisme. Au terme de celui-ci, un flash lumineux éclata en même temps qu’un fracassant coup de tonnerre.

Indiquant que la session fut pratiquée par temps orageux, ce qui est imprudent.

Indiquant que la session fut pratiquée par temps orageux, ce qui est imprudent.

Ainsi fut chassé du territoire des vivants l’esprit malicieux de la sonnette maudite du Tennessee. Mais il ne fut pas le seul à quitter la baraque puisqu’Emily emménagea ailleurs le jour même où l’exorcisme fut mené à bien ; après avoir vécu un demi-lustre avec un démon sur son seuil, Miss Miller prit la seule décision logique en cette situation, à savoir mettre les voiles, le jour où elle remporta la partie. On ne saura jamais pourquoi. Match nul, donc.

Dans son nouveau domicile, Miss Miller affirme ne plus être dérangée et rit aujourd’hui de toute cette histoire (ils sont vraiment rudes dans le Tennessee). Elle exclut l’hypothèse d’avoir été hantée par son défunt mari, car celui-ci, dit-elle, était un homme doux et aimant qui ne la hanterait jamais, ce qui est sans aucun doute la pensée la plus tendre qui puisse découler de plusieurs années de lutte avec un démon.

Quant à la maison en elle-même, j’ignore si elle est encore debout à l’heure qu’il est, et, le cas échéant, si quelqu’un serait assez fou pour oser s’installer sur ce qui est clairement une ancienne fabrique de sonnettes indiennes.

Le fantôme qui fait tomber le paquet de snacks aux fruits

Souvent, les histoires paranormales incluent un fantôme terrifiant qui s’avère au final être une victime malheureuse d’un meurtre non élucidé, dont l’esprit est maintenu dans le royaume des vivants par un fort sentiment d’injustice et d’amertume. Privé de repos, l’être désincarné cherche alors à rétablir l’équité, généralement en épouvantant les gens qui passent dans les environs.

« Désolé de vous avoir fait mourir de peur en apparaissant spontanément inondé de sang quand vous arriviez en haut de l'escalier. J'essayais juste de vous dire qu'au dix-neuvième siècle, j'ai été abattu par un cousin pour une affaire d'héritage. »

« Désolé de vous avoir fait mourir de peur en apparaissant spontanément inondé de sang quand vous arriviez en haut de l’escalier. J’essayais juste de vous dire qu’au dix-neuvième siècle, j’ai été abattu par un cousin pour une affaire d’héritage. »

Ces histoires-là sont souvent les plus effrayantes, à cause du côté « on est tous des victimes impuissantes ». Et si ces fantômes sont les plus terrifiants et les plus dangereux, quoi de plus logique qu’on les rencontre en Australie ?

C’est en effet dans la ville d’Adélaïde que le malheureux Bora Altintas, refroidi en septembre 1998 à l’arme à feu, se releva du monde des ombres en se disant « flûte, je suis toujours sur Terre alors que je suis mort (et je m’appelle Bora) ! ». La police ne trouva jamais le coupable et reste à ce jour incapable de deviner qui aurait pu vouloir du mal à ce boxeur professionnel membre d’un dangereux gang de bikers, dealer d’héroïne et pratiquant l’extorsion de fond pour arrondir ses fins de mois. Aussi, l’âme du défunt erre-t-elle depuis lors dans les alentours du lieu de son décès, en l’occurrence un supermarché.

Vous voyez, c'est exactement pour ça qu'on demande aux gangs de régler leurs comptes dans des châteaux en ruine et des cryptes.

Vous voyez, c’est exactement pour ça qu’on demande aux gangs de régler leurs comptes dans des châteaux en ruine et des cryptes.

Et qu’est-ce que vous faites lorsque vous êtes l’entité dématérialisée d’un racketteur violent ? Exactement : vous faites tomber le paquet de roll-ups.

Un beau matin, Norm Hurst, propriétaire du supermarché concerné, arrive à son travail et constate qu’une boîte de snacks traîne négligemment par terre, alors qu’il se souvenait distinctement qu’aucune boîte de snacks ne traînait négligemment par terre lorsqu’il avait quitté le magasin la veille. En consultant les images de vidéosurveillance – parce qu’apparemment Hurst est du type à aller jusqu’au fond des choses – il s’aperçoit que la réalité dépasse ses pires craintes (si tant est que ses pires craintes étaient que quelqu’un ait délicatement déposé la marchandise par terre) : le carton avait été jeté ici sans égard aucun, traversant dans son vol le rayon des pâtes. Son emplacement d’origine était à douze mètres du point de chute.

C’est ainsi que du jour au lendemain, la vie de Norm Hurst bascula à tout jamais dans l’ombre de l’au-delà lorsqu’il eut à se baisser pour ramasser le paquet de Fruit Roll-Ups et parcourir douze mètres pour le ranger à sa place. Mais gardons-nous de trop le plaindre : au moment de l’achat du commerce, Hurst avait été prévenu que les lieux étaient hantés et avait inexplicablement décidé de ne pas tenir compte de l’avertissement. Comme on dit, cet homme-là avait tendu le bâton pour ranger les roll-ups.

Et les conséquences de sa damnation ne se firent pas attendre : alors que la vidéo se répandait sur Internet, Hurst était bientôt envahi par les chasseurs de fantômes en herbe et les appels de personnes le contactant pour lui raconter leurs propres histoires de revenants.

« Nous sommes un commerce madame, je regrette que votre malle flotte au milieu du salon mais je ne peux rien faire pour vous. »

« Nous sommes un commerce madame, je regrette que votre malle lévite au milieu du salon mais je ne peux rien faire pour vous. »

Si l’humanité rend honneur à l’artiste qui traçait des peintures préhistoriques sur les murs de sa grotte, elle n’a que rarement une pensée pour celui qui les trouvait moches et devait quand même se taper l’hiver entier avec ça sous le nez ; d’une manière assez injuste, nous réfutons l’opinion de celui qui n’aime pas pour nous focaliser sur celui qui crée (sauf sur internet). Ce qui, soyons honnêtes, devrait être une très bonne chose, mais ne l’est pas.

Ça ne l’est pas, parce qu’on en est arrivé à adopter un raisonnement comme quoi tant qu’on trouve qu’une œuvre d’art est laide, c’est qu’on ne l’a pas comprise. Et l’idée se défend, mais on arrive alors à un autre débat : un livre, un poème ou une peinture ne dérangera personne, une chanson va vous énerver quelques temps lorsqu’elle sera sur toutes les ondes, mais ça passera. Par contre, lorsqu’on arrive à la sculpture et que l’on parle de monstruosité cyclopéenne érigée par quelque artiste dément qui a su s’arranger pour qu’elle garnisse une place ou un parc, ça n’est plus du tout la même chose.

« Et vous dites que ça va rester ici pour toujours ? Mais dites donc, vous nous gâtez ! »

« Et vous dites que ça va rester ici pour toujours ? Mais dites donc, vous nous gâtez ! »

Évidemment, au delà de la question de l’esthétique, l’héritage de nos ancêtres est une chose que l’on se doit de respecter, mais il y a des limites ; lorsque vous ramenez d’une session de plongée sous-marine dans le Pacifique une statuette étrange et infiniment ancienne représentant quelque divinité dérangeante, c’est une fabuleuse découverte, mais après d’interminables nuits peuplées d’indicibles cauchemars au terme desquelles vous retrouvez votre mobilier déplacé dans votre chambre, tant pis pour le passé, vous descendez la statue de son étagère et la fracassez à coups de marteau. C’est de bonne guerre.

Je ne suis pas sûr que c’était un exemple très pertinent, mais on va quand même enchaîner avec quelques statues ornant divers endroits du vaste monde et dont on pourra dire qu’on ne les a pas comprises.

La Fontaine de l’Ogre, Berne

Comme à peu près tout le monde, je peux m’intéresser à plein de choses, mais rarement à ce que j’ai juste sous le nez. Ainsi, je peux de tête vous citer une partie du panthéon Mésopotamien, mais je n’ai pas la moindre idée de ce que ce machin, dont j’ignorais l’existence avant de m’atteler à la rédaction de ce billet, fait dans la capitale de mon pays.

À part effrayer les touristes.

À part effrayer les touristes.

Construite en 1546 pour remplacer une ancienne fontaine en bois, la Kindlifresserbrunnen, littéralement « la fontaine qui mange des petits enfants », fut initialement appelée « fontaine de la place » comme si de rien n’était avant qu’on se décide à la renommer un siècle plus tard, en l’an approprié 1666.

Comme vous le voyez, elle représente un monstre en train de dévorer un enfant avec à son côté un sac contenant la suite du menu, le tout surplombant des ours armés et prêts à en découdre.

Vous pouvez admirer ici le souci du détail. De tous les détails.

Vous pouvez admirer ici le souci du détail. De tous les détails.

Nous ne sommes à vrai dire pas certains de sa signification ; l’ogre étant coiffé d’un couvre-chef juif, certains se demandent si notre capitale n’exhiberait pas une accusation de meurtre rituel à l’encontre de ce peuple ; d’autres pensent qu’il pourrait représenter une créature folklorique qui punit les enfants qui n’ont pas été sages durant la période de Noël (on en a déjà parlé, il fut un temps où Noël était un festival d’épouvante), une représentation de Chronos ou encore une statue du cardinal Schiner, qui mena l’armée Suisse à de cuisantes défaites (si vous êtes au mauvais général en Suisse, on vous le fait payer).

Bien sûr, la vraie question n’est pas de savoir ce que c’est, mais plutôt ce que ça fait là ; la fontaine figure au registre suisse d’œuvres d’importance nationale et a inspiré Jacques Chessex pour son roman « L’Ogre », donc qu’on le veuille ou non, elle fait bien partie du patrimoine. Mais ceci est surtout dû à l’auteur, Hans Gieng, à qui le pays doit une bonne partie de son héritage médiéval et dont les œuvres, rassurons-nous, n’impliquent que rarement des enfants mis à mort.

Blue Mustang, Denver

Lorsque vous arrivez à Denver, vous sortez de l’aéroport, voyez le Mustang Bleu, tournez les talons et prenez le premier vol qui s’en va loin d’ici.

Ça vaut tous les panneaux menaçants qu'on voit à l'entrée des villes dans les Lucky Luke.

Ça vaut tous les panneaux menaçants qu’on voit à l’entrée des villes dans les Lucky Luke.

Surnommé « Blucifer » par les habitants de la ville, le monstre mesure dix mètres de haut, est fabriqué en fibre de verre et ses yeux sont constitués de néons rouges qui s’allument lorsque la nuit tombe.

La sculpture se veut représenter l’esprit sauvage de l’Ouest américain, et c’est probablement dans cet état d’esprit que son édification réclama la vie (et sans doute l’âme) de son créateur, Louis Jimenez, en 2006. Ce furent les fils du malheureux qui achevèrent l’œuvre, laquelle orne depuis 2008 la sortie de l’aéroport.

À l'image : l'esprit sauvage de l'Ouest américain, avec ses grands yeux rouges.

À l’image : l’esprit sauvage de l’Ouest américain, avec ses grands yeux rouges.

Des protestations s’élevèrent aussitôt dans la ville et nombre de résidents s’unirent pour demander à ce que la statue soit déplacée dans un lieu moins proéminent (par exemple une station désaffectée d’un métro jamais achevé), mais les autorités repoussèrent la question à 2013, le temps que les habitants s’habituent à sa vision se résignent à leur sort.

…Prague

On ne sait jamais tellement quand une œuvre arrête d’être de l’art pour devenir n’importe quoi, c’est d’ailleurs dans ce genre de débat qu’arrive le mot « controversé » et que ça commence à s’engueuler. Et si cette rubrique s’appelle carrément Prague, alors qu’on est sans doute tous d’accord pour dire que Prague est une ville et pas une œuvre d’art (quand bien même on la dit bien jolie), c’est parce qu’elle doit nombre de ses attractions à un artiste qui ne fait pas l’unanimité.

Certains le disent provocateur, sans raison valable.

Certains le disent provocateur, sans raison valable.

David Cerny est un de ces artistes qui soulève des questions et pousse ses idées jusqu’au bout, quand bien même cela lui vaut l’inimité d’une bonne partie de ses concitoyens. Il s’agit sans aucun doute d’un type talentueux qui fait avancer le débat, mais force est d’admettre que si on n’aime pas, on a de bonnes raisons de ne pas vouloir vivre dans la même ville que lui.

Parmi ces raisons, on trouve notamment des bébés de l’horreur…

Photo

Avec un réceptacle au milieu du visage qui n’attend plus que votre âme

Lesquels garnissent également la tour de télévision de Prague…

Je fais des cauchemars récurrents qui commencent exactement comme ça.

On trouve aussi, euh, ça…

Si vous passez la tête dans le trou, vous pouvez voir une pancarte qui dit « mais à quoi pensiez-vous ? »

Ainsi que ces deux statues aux pénis amovibles remplissant d’eau un bassin de la forme du pays, judicieusement placé à l’entrée du musée de Kafka.

« C’est Kafka qui va être content ! »

Toutefois, même un artiste du talent de Cerny fait parfois connaissance avec l’échec. Ainsi, cette œuvre-là n’a pas garni longtemps le Théâtre National :

Et ce malgré le prodige de robotique qui valait à la statue d'éjaculer périodiquement de longs jets de vapeur.

Et ce malgré le prodige de robotique qui valait à la statue d’éjaculer périodiquement de longs jets de vapeur.

Père-Noël avec plug anal, Rotterdam

À la question « l’art contemporain a-t-il sa place dans les lieux publics », l’artiste Paul McCarthy répond un grand « non » qu’il accompagne d’un criant exemple : le Père-Noël de Rotterdam.

Cet homme a un cadeau pour votre enfant.

Cet homme a un cadeau pour votre enfant.

Ce monumental morceau de bronze de six mètres de haut, acheté par la municipalité de Rotterdam en 2005, entend soulever un débat sur la question du consumérisme aveugle encadrant les fêtes de Noël. Bien entendu, le seul débat qui eut vraiment lieu concerna la compétence de certains élus de gérer les fonds publics tandis que, sous la pression des habitants effarés, le machin était constamment déplacé d’un quartier à l’autre.

La municipalité s'obstinait à vouloir le placer dans des endroits où il pourrait être vu.

La municipalité s’obstinait à vouloir le placer dans des endroits où il pourrait être vu.

Or, Paul McCarthy veut vraiment, mais alors vraiment que vous réfléchissiez au consumérisme sur fond de plug anal puisque c’est aussi à lui que l’on doit le fameux « arbre » gonflable de 24 mètres de haut qui a orné deux jours durant la place Vendôme à Paris avant de se faire cisailler, anéantissant tout espoir pour les Parisiens de prendre conscience des excès du consumérisme de Noël.

Mais celui de Rotterdam, en lourd bronze patiné, n’est pas près de se dégonfler et le message a donc pu passer, ce qui est certainement une bonne chose. Je ne sais pas si ça console les habitants du fait de vivre dans une ville munie d’une immense statue de Père-Noël lubrique, cela dit.

La Fontaine des Vertus, Nuremberg

Pour beaucoup, Nuremberg est la ville de la Justice, celle où furent jugés certains des plus grands criminels de tous les temps ; d’une part parce que chacun a entendu parler du procès de Nuremberg, d’autre part parce qu’on ne sait pas grand chose d’autre sur cette ville.

Mais lorsqu’on creuse un peu, on se rend vite compte que cette vieille cité bavaroise regorge de beautés héritées du moyen-âge. Notamment, des fontaines :

La puissante allégorie de la Justice trônant au sommet de l’œuvre recèle une force que seule dissipe le reste de la fontaine.

La puissante allégorie de la Justice trônant au sommet de l’œuvre recèle une force que seule dissipe le reste de la fontaine.

Bien, rapprochons-nous un peu, maintenant.

...Oh non.

…Oh non.

Ceci, messieurs-dames, est une vibrante métaphore des vertus essentielles que sont la fidélité, l’espoir, la charité, le courage, la tempérance et la patience, mais ai-je seulement besoin de le préciser ?

Je n’ai pas réussi à trouver beaucoup d’informations sur cette œuvre, je peux vous dire qu’elle a été édifiée en 1589, mais je ne sais malheureusement pas ce qui est passé par la tête de l’auteur pour que le symbole des vertus passe selon lui par une lactation à haute pression.

Bien sûr, il faut voir l’œuvre dans son ensemble, la remplacer dans son contexte médiéval et ne pas s’arrêter sur un détail primaire.

Mais c’est dur.

Man attacked by Genii, Oslo

Le Parc Vigeland est l’une des attractions principales de la capitale norvégienne, un endroit de toute beauté connu pour rassembler la bagatelle de 212 sculptures toutes dues au même artiste, Gustav Vigeland. Parmi elles, des pièces reconnues comme « Monolitten », une colonne de corps emboîtés de 14 mètres de haut représentant la quête de spiritualité des hommes, que trois tailleurs de pierre mirent 14 ans à édifier.

C'est mieux si on apprécie le nu.

C’est mieux si on apprécie le nu.

Aussi, le parc est reconnu pour cette œuvre :

Baptisée « mon Dieu mais qu'est-ce que c'est ? » par les visiteurs du site.

Baptisée « mon Dieu mais qu’est-ce que c’est ? » par les visiteurs du site.

Rassurez-vous, cette pièce n’est pas une allégorie aux difficultés de la vie de père, mais une représentation d’un homme attaqué par des esprits maléfiques ayant adopté la forme de bébés, métamorphose certainement très pratique pour se battre contre un adulte.

C'était soit bébé, soit lion.

C’était soit bébé, soit lion.

Le problème, bien sûr, c’est que la plupart des gens croient ce qu’ils voient, à savoir qu’il s’agit d’une statue d’homme nu tabassant quatre bébés. Ce qui, je crois, est illégal.

La rapide évolution de l’humanité vous vaut de lire ce blog depuis votre smartphone en reliant Oslo à Seattle là où vos grands-parents frottaient frénétiquement des bouts de bois pour allumer un feu propre à effrayer les loups rôdant aux abords de la caverne ; certes, il apparaît que nous avons perdu au fil du temps quelques-uns des enseignements de nos ancêtres, en témoignent nombre de merveilles antiques dont certains fonctionnements nous échappent ; mais ne nous leurrons pas : nous avons perdu ces connaissances parce qu’objectivement, elles ne nous servaient plus à rien. Si la survie de notre espèce dépendait de la construction d’une nouvelle pyramide de Khéops (c’est un exemple plausible), elle embellirait l’horizon avant la fin de la semaine.

Sauf si on devait la faire en Suisse, à cause des référendums.

Sauf si on devait la faire en Suisse, à cause des référendums.

Cela dit, avec un minimum d’honnêteté, nous devons reconnaître que nos prédécesseurs détenaient bien plus de secrets qu’on ne pourrait le croire de prime abord ; certains ont laissé derrière eux des ouvrages face auxquels les plus brillants cerveaux de notre temps sont restés pantois avant d’aller pleurer leur foi perdue et sombrer dans une bouteille au fond de quelque sordide rade des bas quartiers.

Les pierres sphériques du Costa Rica

Dans le milieu des années 30, des ouvriers costariciens défrichant des zones forestières découvrent des dizaines de pierres parfaitement rondes, d’une taille variant entre quelques centimètres de diamètre et plus de deux mètres ; nombreuses, éparses, elles sont posées dans la jungle, tranquilles, certaines disparaissant presque sous la végétation, d’autres cachées au fond des rivières.

Vivant parfois en colonies.

Vivant parfois en colonies.

Ni une ni deux, les ouvriers, face à ces témoignages troublants d’un passé oublié, commencèrent à les faire sauter à la dynamite en espérant y trouver de l’or ou des trésors avant que le gouvernement n’y mette le holà. Par la suite, la communauté scientifique se pencha sur la question mais buta contre plusieurs énigmes. L’éloignement des matières premières (trouvables à une petite centaine de kilomètres des sites), les outils employés, la façon dont on les a transportées, le but de la manœuvre, l’âge exact des sculptures ou encore le peuple qui les avait façonnées étaient autant de mystères qui valurent aux experts de hausser les épaules et à l’imaginaire collectif de prendre le relais. Voici quelques théories trouvées ça et là sur internet :

  • les pierres ont été sculptées par les dieux antiques, ces formidables ancêtres géants des humains qui peuplaient la planète il y a des temps immémoriaux et que la science continue à ignorer pour des raisons troubles.

  • Elles furent placées là par les mêmes bâtisseurs qui édifièrent les pyramides de Bosnie (on y viendra), la preuve étant qu’on a aussi trouvé une sphère de pierre en Bosnie.

Parce que voyez-vous, sculpter des pierres pour les déplacer ensuite de plusieurs kilomètres n'aurait aucun sens. Par contre, leur faire traverser l'Atlantique pour les larguer en pleine jungle...

Parce que voyez-vous, sculpter des pierres pour les déplacer ensuite de plusieurs kilomètres n’aurait aucun sens. Par contre, leur faire traverser l’Atlantique pour les larguer en pleine jungle…

  • Elles proviennent de Mars, car la roche qui les compose est trouvable en abondance sur la planète rouge. Je ne sais pas si c’est vrai, mais dans tous les cas ladite roche est également très répandue au Costa Rica, ce qui devrait entrer en considération, je trouve.

  • Elles datent de l’âge de pierre, ce qui soulève des questions fascinantes sur les outils employés. Ou alors elles sont plus récentes que ça et l’âge de pierre est à nouveau barbant. Nous ne voulons pas ça.

  • Les sphères seraient des bulles en pression (écoutez, je ne fais que retranscrire ce que je lis, ok ?).

  • Elles seraient d’origine grecque, car très proches des outils employés par ces derniers pour l’astronomie.

Les grecs étaient des pointures en astronomie malgré des moyens rudimentaires.

Les grecs étaient des pointures en astronomie malgré des moyens rudimentaires.

  • Elles servaient de monnaie.

  • À leur emplacement initial, elles formaient un gigantesque planétarium.

  • Elles proviennent des Atlantes et servaient entre autres d’outils de navigation.

Malheureusement, la réalité se trouve souvent un petit cran en dessous des fantasmes, surtout lorsque ces derniers sont aussi délirants (de la monnaie ??). Au fil des recherches et des années, on exhuma d’autres pierres, des restes de villages, des outils et même des gisements de matière première situés à une petite dizaine de kilomètres au maximum desdits villages. À terme, on peut attribuer ces œuvres à un peuple appelé les Diquis, qui faisaient partie de ces petites communautés vivant dans l’ombre des cadors comme les Mayas, les Incas ou les Aztèques avant que l’Espagne ne vienne montrer qui était le patron.

Ils employaient des roches volcaniques qu’ils soumettaient à d’importants changements de température, ce qui effritait leur surface et leur permettait d’obtenir une forme déjà plus ou moins sphérique, qu’ils peaufinaient ensuite à la main, avant de transporter le résultat final allez savoir comment. C’était certes un travail de titan, seulement ça n’avait rien à voir avec, vous savez, les vrais titans.

La machine d’Anticythère

En 1901, des plongeurs d’éponges découvrent une épave de galère romaine près des côtes grecques et en remontent un curieux objet :

Ils étaient tous d'accord sur le fait que ce n'était pas une éponge.

Ils étaient tous d’accord sur le fait que ce n’était pas une éponge.

La communauté scientifique se retrousse les manches et consacre les grands moyens à l’étude de cette fascinante découverte ; après d’intenses recherches, savants et experts peuvent affirmer que l’objet est probablement d’origine grecque, appuyant leurs propos sur les quelques caractères de grec ancien encore discernables sur l’appareil (ça n’a pas l’air si compliqué, la recherche).

Pour le reste, ils étaient plus ou moins largués ; ils émirent l’hypothèse que l’objet avait été conçu à des fins d’astronomie mais séchaient autant devant son fonctionnement que son inventeur. La galère ayant sombré entre 80 et 60 avant notre ère, ils estimèrent un peu au bol que l’appareil devait plus ou moins dater de cette époque. Bref, si vous et moi en avions discuté devant une bière, nous serions arrivés aux mêmes résultats que la Science.

Pourtant ça paraît facile.

Pourtant ça paraît facile.

La grande question qui se posait concernait la finesse de la machinerie : pour trouver des mécanismes comparables, c’est en Chine et en Arabie qu’il faut chercher, et mille ans plus tard. Aussi, le débat resta ouvert. Et puis, avec le temps et la technologie, on arriva à des réponses un peu plus concrètes, et on commença par reculer encore un peu l’époque de conception de la machine d’Anticythère : selon les dernières analyses, elle aurait été confectionnée en -205. Cela paraît encore plus invraisemblable, mais après tout, la Grèce venait de connaître un certain Archimède, alors pourquoi pas. Quant à son but, c’était bien l’astronomie : les navigateurs s’en servaient pour prédire des éclipses lunaires ou solaires, ou pour calculer la position des astres.

Pour ce faire, ils liaient cet appareil à une pierre sphérique du Costa Rica et le tour était joué.

Pour ce faire, ils liaient cet appareil à une pierre sphérique du Costa Rica et le tour était joué.

Le manuscrit de Voynich

Le manuscrit de Voynich est un codex de plus de 200 pages rédigé durant la première moitié du quinzième siècle sur un vélin de grande qualité et parsemé de nombreuses illustrations en couleur. Oh, et on n’a pas la moindre idée de ce qu’il raconte puisqu’il est rédigé dans un langage absolument inconnu.

En effet, il se trouve que chaque page de ce volumineux manuscrit est recouverte d’un charabia incompréhensible et de dessins pas franchement plus clairs.

Une idée ?

Une idée ?

À l’heure actuelle, les plus brillants linguistes de la Voie Lactée se sont cassés les dents dessus sans parvenir à en traduire un seul mot, à tel point que pendant quelques temps la piste du canular fut privilégiée. Et lorsque des savants sont prêts à croire qu’un clown médiéval a consacré un temps et des moyens monstrueux à monter un flan cinq étoiles pour troller les scientifiques du futur, ça montre bien à quel point ils sèchent.

Et même ça, on le leur à pris, aux pauvres linguistes : une analyse mathématique des caractères et des phrases a permis de déceler une structure logique proche des langages européens dans la construction du texte. En gros, on ne comprend toujours rien, mais on devine comment ça marche. Si je devais émettre une hypothèse, je dirais que le manuscrit renferme des conseils pour rendre des scientifiques malheureux.

De même que des schémas sur une version médiévale et érotique de la queue-leu-leu.

De même que des schémas sur une version médiévale et érotique de la queue-leu-leu.

Les illustrations aidant (il y en a des moins nébuleuses que celle ci-dessus), on a tout de même pu déterminer que le manuscrit traite entre autres de médecine, d’alchimie, d’herboristerie et d’astronomie, encore que les plantes dessinées sont rarement identifiables. Aussi, il ne fait aucun doute que le volume est de confection européenne. Quant au texte en lui-même, on penche aujourd’hui pour un langage codé.

Les chercheurs ont également parcouru les correspondances des anciens propriétaires du manuscrit, espérant obtenir des réponses ; la plus ancienne trace écrite qu’ils trouvèrent date du milieu du dix-septième siècle, où le codex est mentionné par des chercheurs qui se posaient exactement les mêmes questions qu’aujourd’hui, et penchaient pour un langage codé ou un canular. Quatre siècles plus tard, on en est toujours à la même page – littéralement. Bien joué, science !

Le manuscrit était très exactement aussi absurde au moyen-âge qu'aujourd'hui.

Le manuscrit était très exactement aussi absurde au moyen-âge qu’aujourd’hui.

Les pyramides de Bosnie

Cette rubrique ne devrait pas figurer dans cet article, mais j’ai tellement entendu parler de ces pyramides que j’ai voulu creuser. Depuis quelques temps, certains affirment que nous sommes à deux doigts de réaliser une découverte stupéfiante propre à nous faire reconsidérer tout ce que l’on croyait savoir sur notre passé : des restes d’une civilisation formidablement ancienne ont été découverts en Bosnie, dans la vallée de Visoko. Notamment, des pyramides. Voyez plutôt :

On admettra qu'il y a de quoi se poser des questions.

On admettra qu’il y a de quoi se poser des questions.

Personnellement, j’opte vite pour le scepticisme devant des révélations de ce genre, surtout lorsqu’elles incluent des pyramides – les gens font un foin pas possible sur les pyramides – mais après tout, il y a tant de choses qu’on ignore ; finalement, il n’est pas inimaginable que quelque chose de gros nous soit passé sous le nez. Donc j’ai bouffé une quantité invraisemblable d’articles dont je vais vous faire un petit topo.

En 2005, un archéologue amateur du nom de Semir Osmanagic s’est intéressé au site en question et voulut y entreprendre des fouilles, sans parvenir à obtenir un financement de la part des instances officielles. Aussi dût-il faire appel à d’enthousiastes volontaires, tant pour l’aider sur place que pour financer ses recherches. Depuis, régulièrement, les nouvelles de leurs découvertes sont publiées sur nombre de pages internet, mais plutôt « complot-mondial.com » ou « mystères-des-étoiles.org » que « British Museum ». Voici quelques-unes des merveilles qui furent exhumées et que le monde persiste injustement à ignorer :

  • Cinq pyramides s’élèvent dans la vallée, la plus haute d’entre elle dépassant d’un gros tiers la taille de la pyramide de Khéops.

  • Un dédale souterrain gigantesque (d’aucuns diraient cyclopéen) aux immenses dalles de céramique relient entre eux les cinq édifices.

  • Les structures sont composées de vastes blocs d’un béton largement plus solide que celui que nous employons de nos jours. Une datation au carbone 14 renvoie leur construction à 25’000 ans dans le passé.

En pleine ère glaciaire, donc. Ah, et la datation au carbone 14 n'est pas praticable sur les pierres.

En pleine ère glaciaire, donc. Ah, et la datation au carbone 14 n’est pas praticable sur les pierres.

  • De vastes bassins contiennent une eau plus pure que tout ce que nous connaissons, dont les propriétés presque miraculeuses pourraient soigner toutes les maladies connues.

  • Un parchemin vieux de 25’000 ans, rédigé dans un alphabet proche de celui qui serait employé plus tard par les peuples d’Europe de l’Est, a été trouvé sous la plus grande des pyramides. Le message est le suivant : « la porte est fermée. Nous sommes bloqués. Nous allons devoir nous battre pour nous défendre et pour attaquer, jusqu’à ce que nous ayons à nouveau l’opportunité de passer par la porte des étoiles. »

The way is shut.

The way is shut.

  • Etc.

La théorie officielle, quant à elle, soutient que ces pyramides sont de formation tout simplement naturelle, de même que les fameux blocs de béton qui la composent, et qu’Osmanagic est en train de foutre en l’air des vestiges médiévaux en creusant dans les alentours. Une pétition a du reste été adressée au gouvernement bosniaque par les milieux archéologiques pour demander de faire cesser les fouilles.

Bien sûr, en face, on crie à la politique de l’autruche et l’on accuse les archéologues de vouloir étouffer l’affaire pour ne pas avoir à reconsidérer leurs théories actuelles sur le passé de notre espèce (il est bien connu que les archéologues détestent l’archéologie).

« Vous savez quoi les gars ? C'est trop de boulot, oublions ça. »

« Vous savez quoi les gars ? C’est trop de boulot, oublions ça. »

Il existe une autre hypothèse concernant le silence entourant ces découvertes : les pyramides de Bosnie, comme toutes les pyramides antiques, étaient capables de créer de l’énergie propre en abondance, en absorbant la force du Soleil ou quelque chose approchant.

Comme ça.

Comme ça.

Sauf qu’en Bosnie, le générateur fonctionne toujours. Du coup, les affreux lobbies en énergie pas propre maintiennent le monde dans l’ignorance pour ne pas altérer leurs profits.

Et vous savez que je suis totalement pour jeter des pierres aux méchants lobbies, mais il ne faut pas déconner tout de même ; certes, les grands fournisseurs d’énergie seraient sans doute prêts à tout pour préserver leurs intérêts, mais ces histoires de pyramides sont un gigantesque et ridicule fourre-tout renfermant à peu près tous les fantasmes classiques des conspirationnistes, allant des théories sur la mémoire de l’eau aux portails spatiaux en passant par les Atlantes et les générateurs énergétiques.

Quant à Semir Osmanagic, peut-être n’est-il pas inutile de souligner qu’outre ses travaux sur les pyramides de Bosnie, il a également mené des recherches en Amérique Centrale dont il a tiré des certitudes sur les origines atlantes des Mayas, les pouvoirs des crânes de cristal, les contacts antiques avec des extraterrestres, les bouleversements que provoquerait le 21 décembre 2012 et même le fait qu’Hitler et ses suivants auraient fini leurs jours dans une base secrète en Antarctique.

Alors finalement, entre la théorie de la civilisation stellaire qui maîtrisait toutes les technologies de nos fictions et celle de l’origine naturelle, je pense que l’origine naturelle l’emporte. De loin. J’irai même jusqu’à dire que ça serait pareil avec Stonehenge.

Ou alors, peut-être que les aliens-atlantes ont voyagé dans un univers parallèle, en sont revenus avec le manuscrit de Voynich et se sont rendus au quinzième siècle avec une machine à remonter le temps pour le remettre aux Terriens, afin de leur faire une blague. Ensuite ils ont continué à faire les malins avec leur machine jusqu'à ce qu'elle leur pète à la gueule au large de la Grèce antique, ne laissant pour tout témoignage qu'un curieux mécanisme.

Ou alors, peut-être que les aliens-atlantes ont voyagé dans un univers parallèle, en sont revenus avec le manuscrit de Voynich et se sont rendus au quinzième siècle avec une machine à remonter le temps pour le remettre aux Terriens, afin de leur faire une blague. Ensuite ils ont continué à faire les malins avec leur machine jusqu’à ce qu’elle leur pète à la gueule au large de la Grèce antique, ne laissant pour tout témoignage qu’un curieux mécanisme.

Les merveilles du monde geek

Publié: 21 janvier 2015 dans Arts et lettres

Le concept du geek a subi un important changement ces dernières années, c’est d’ailleurs un exemple intéressant d’évolution des mentalités. Il fut un temps pas si lointain où le geek était unilatéralement perçu comme un homme immature et introverti vivant sa passion pour les japoniaiseries ou les jeux vidéos de façon certainement trop impliquée pour être entièrement saine.

Aujourd’hui, d’innombrables définitions plus tempérées se sont ajoutées à la description du geek moyen et des cohortes de personnes tout à fait raisonnables se revendiquent désormais comme tel. Le mouvement s’est étendu jusqu’à happer une large partie de la société et seule lui résiste maintenant une minorité composée d’individus généralement pragmatiques, intellectuels et peu imaginatifs. Ils sont à ce jour les derniers à réfuter la véracité de la citation suivante :

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voila sa force. »

Vous n’êtes pas d’accord, amis anti-geeks ? Dommage, c’est de Céline. C’était un piège !

On arrive toujours à s'attirer le soutien des grands auteurs lorsqu'on retire leurs citations de leur contexte.

On arrive toujours à s’attirer le soutien des grands auteurs lorsqu’on retire leurs citations de leur contexte.

Blagues à part, à l’heure actuelle, geek ne veut plus rien dire du tout. Si vous avez moins de cinquante ans et que vous voyez le phénomène du même œil qu’il y a quinze ans, vous êtes probablement un individu barbant. Et si vous avez plus de cinquante ans, ça ne veut pas dire que vous ne pouvez pas vous y mettre :

Jeunes gens, cette gentille et respectable dame vous head-shootera en pleine course à 200 mètres à Call of Duty.

Jeunes gens, cette gentille et respectable dame vous head-shootera en pleine course à 200 mètres à Call of Duty.

Quoi qu’il en soit, on trouve dans le monde de l’imaginaire des accomplissements qui sont au phénomène geek ce que les pyramides de Gizeh ou le Mausolée d’Halicarnasse sont à notre patrimoine : des œuvres de légende aussi éblouissantes que leur fonction première est inutile.

Westeroscraft amène le tourisme pixelisé

Minecraft, pour ceux qui ne connaissent pas, est un peu « le jeu des jeux », un petit développement qui est devenu un titan vendu à plus de cinquante millions d’exemplaires et aux possibilités prodigieuses. C’est le concept de l’utilisation du pixel poussé à son paroxysme, un jeu qui vous invite à incarner un petit bonhomme qui peut exploiter un environnement à la fois simple et riche pour récolter des ressources, s’en servir pour fabriquer des trucs et, en gros, survivre aux monstres, à la faim et à l’ennui. Au début, ça ressemble à ça…

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En bricolant un peu et en empilant quelques blocs vous pouvez construire des machins, genre une maison…

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Voire une jolie maison, si vous avez le temps…

C'est déjà pas mal d'heures de jeu...

C’est déjà pas mal d’heures de jeu…

Et si vous n’avez vraiment rien d’autre à foutre de la semaine, vous pouvez carrément vous lâcher :

Je sais que si vous ne jouez pas ça ne veut pas dire grand-chose, mais dites-vous que ceci est à « l'échelle réelle », si le personnage qui a bâti ça est sur la photo, il est trop petit pour être visible.

Je sais que si vous ne jouez pas ça ne veut pas dire grand-chose, mais dites-vous que ceci est à « l’échelle réelle », si le personnage qui a bâti ça est sur la photo, il est trop petit pour être visible.

Si vous voulez ne serait-ce qu’un aperçu des œuvres les plus délirantes de Minecraft, vous en avez déjà pour la matinée. Sachant qu’il existe un moyen dans le jeu pour générer de l’énergie, les possibilités deviennent infinies, ainsi que peut en témoigner un ado de seize ans qui a fabriqué, dans sa partie, une calculatrice fonctionnelle.

Et bien entendu, Minecraft est jouable en ligne sur Internet. Ce qui veut dire que vous pouvez vous retrouver à plusieurs pour travailler ensemble sur les mêmes projets. Ce qui veut dire que tous les fous qui consacrent des mois entiers à des constructions aussi démentes que spectaculaires peuvent joindre leurs forces pour repousser les frontières de la création jusqu’à l’infini.

Arrive le projet Westeroscraft. Plusieurs centaines – je n’ai pas trouvé le nombre exact – de joueurs ont collaboré et collaborent encore à l’élaboration du monde du Trône de Fer. En entier. Du plus majestueux palais au plus petit terrier à lapin.

Bloc après bloc.

Bloc après bloc.

Inlassablement.

Inlassablement.

Soignant chaque détail.

Soignant chaque détail.

Sur une distance affolante. (À l'image : pas tout.)

Sur une distance affolante. (À l’image : pas tout.)

22’000 blocs sur 59’000, le territoire mesure à peu près la superficie de Los Angeles et occupe 35 GB d’espace disque, ce qui fait beaucoup de pixels. Sachez que vous pouvez même participer, heureux veinard !

Avec une solide expérience, organisation et motivation, il est possible de tout faire dans Minecraft, mais le projet de ces gars dépasse tout ce que j’ai jamais vu dans un jeu vidéo. Il existe des possibilités pour « tricher » et faciliter la récolte de matières premières ou les constructions, mais même en les combinant toutes, cette entreprise resterait abasourdissante. Et je crois qu’ils la font à la loyale.

Parce que sinon ça n'aurait aucun sens.

Parce que sinon ça n’aurait aucun sens.

Prenez une minute pour réfléchir aux perspectives que ça offre : vous pourriez visiter Westeroscraft. Je ne sais pas si il existe en ce moment une fonction pour ça, mais c’est en tout cas potentiellement possible. Vous pourriez ouvrir un compte, vous connecter à leur serveur et parcourir leur monde le nez en l’air en admirant tout ce qui y a été érigé. Pourquoi pas en payant une entrée, après tout ces gens y ont consacré assez de temps pour mériter une rémunération… Vous voyez ou on se dirige ?

Pour la première fois à ma connaissance, il est possible de créer quelque chose dans le cadre d’un jeu vidéo que des personnes extérieures pourraient visiter depuis chez elles comme des touristes et je trouve l’idée renversante.

Tetris se joue sur tous les supports, y-compris les immeubles

Parmi toutes les qualités qu’il faut reconnaître à Tetris, l’une des plus importantes est sa popularité auprès du public. Tout le monde connaît Tetris, ancêtre du jeu de puzzle développé en URSS en 1984, qui fut pour beaucoup la première, sinon la seule, expérience vidéoludique.

Bien sûr, Tetris est rapidement devenu un phénomène. En 1995 déjà, un groupe d’étudiants hollandais reliaient des fils et des machins à des blocs et des consoles et des trucs pour diffuser une partie de Tetris sur un immeuble, dont les pièces s’éclairaient et s’éteignaient selon le mouvement des formes. Chacun pouvait y jouer de par le vaste monde et sa partie était diffusée en direct sur le bâtiment devant lequel s’amoncelait un joyeux public. Bien sûr, des photos étaient constamment postées sur le net pour que les joueurs puissent voir leurs spectateurs.

Le tout avec les moyens de 1995.

Le tout avec les moyens de 1995.

Avec ses 15 étages comptant 10 pièces chacun, ses 96 mètres de haut, ses 3.5 km de câbles, ses 400 ampoules et son « écran » de 2000 mètres carrés, le bâtiment est entré dans le livre des records comme le plus grand support pour un jeu vidéo (page probablement vierge avant cela).

L’idée fut reprise vingt ans plus tard lorsque des étudiants de Cambridge – non non, celui au Massachusetts – piratèrent le « Green Building », un immeuble de leur campus de 21 étages, pour relier ses fenêtres à des commandes externes au moyen desquelles ils pouvaient contrôler les couleurs et les lumières. L’installation fut gardée et même perfectionnée au fil des années pour diffuser tel ou tel message géant, par exemple un drapeau américain pour commémorer les 10 ans des attentats du WTC, mais l’essentiel du projet eut lieu un jour plus tard, lorsque les étudiants programmèrent une partie de Tetris.

Considéré depuis longtemps comme le « Saint Graal du piratage », l’entreprise avait été mûrement réfléchie avant d’être portée à exécution. Mais ce qui est intéressant, ce n’est pas que des étudiants américains soient parvenus à donner vie à une idée que des Hollandais avaient déjà eue vingt ans plus tôt, mais bien la partie de Tetris en elle-même : disons-le, le joueur n’était pas très bon. Ou alors les commandes étaient pourries, peut-être que la manette était « de la daube » ou qu’il ne voyait pas bien les pièces parce que l’immeuble n’était pas en HD, il faudrait lui demander, toujours est-il que son essai tourna court.

« C'est parce que je suis trop loin de l'écran ! »

« C’est parce que je suis trop loin de l’écran ! »

En effet, un subtil mais puissant mélange de sadisme informatique et d’incompétence au jeu aboutira au plus éclatant fiasco vidéoludique à avoir jamais été rendu public avec cette histoire de Leeroy Jenkins sur world of warcraft. Les pièces tombaient lentement, très lentement, laissant largement le temps au public de se demander si oui ou non, le programme faisait exprès de fournir à chaque fois la forme la plus difficile à caser, puis, lorsqu’elle était placée, si oui ou non le joueur faisait exprès d’être mauvais. Au terme d’une vidéo étonnement barbante, ce type suffisamment intelligent pour soumettre les lumières d’un bâtiment entier à sa volonté perdait la partie sans s’être arrangé pour éliminer ne serait-ce qu’une seule p**ain de ligne. Voyez vous-même :

Finalement, chaque perle a son écrin et c’est très bien comme ça ; car cette performance, diffusée sur le plus grand média possible, restera certainement la plus mauvaise partie de Tetris à laquelle vous assisterez, dussiez-vous y jouer tous les jours.

La flotte de Star Wars arrive

Dire que Star Wars est devenu un phénomène est une litote ; œuvre majeure de ce dernier demi-siècle, il a largement dépassé la pensée initiale de son auteur (que l’on peut résumer à « faire un film ») pour devenir ce monstre de la culture populaire que l’on ne peut pas ne pas connaître.

Aujourd’hui, dans l’univers lui aussi toujours en expansion du geek, Star Wars fait office d’amas de quasars constamment en ébullition, libérant à chaque seconde une quantité d’énergie incommensurable. Et comme avec des vrais quasars, la majorité de cette énergie est générée totalement en vain. Cela donne par exemple le « Wookieepedia », site dédié a Star Wars – au nom soit dit en passant adorable – où vous trouverez des informations assez révélatrices sur l’implication des personnes dédiées à son univers, en témoigne par exemple la page unidentified spacer 2 qui décrit un figurant anonyme visible à l’arrière-plan d’une courte scène du premier film.

Je pense que pour beaucoup, l'élaboration du site était avant tout une excuse pour revoir les films.

Je pense que pour beaucoup, l’élaboration du site était avant tout une excuse pour revoir les films.

Inutile de dire que les débats sont en conséquence. À lui seul, le récent trailer annonçant prochain épisode a généré plus de réactions ulcérées qu’on en verrait si une étude dévoilait que tous les hôpitaux du monde servaient depuis des décennies une nourriture exclusivement élaborée à partir de farine de bébés. De la couleur des images (un filtre est déjà en préparation) à la trajectoire empruntée par le faucon millénium en passant par le sabre laser médiéval, tout en prend pour son grade ou se voit lentement décortiqué au cours d’interminables et virulents échanges.

Si l'on parvenait à convertir l'énergie que consacrent les fanatiques de Star Wars à leurs débats, on disposerait d'une puissance de feu capable d'anéantir Aldorande et de faire taire ses millions de voix.

Si l’on parvenait à convertir l’énergie que consacrent les fanatiques de Star Wars à leurs débats, on disposerait d’une puissance de feu capable d’anéantir Aldorande et de faire taire ses millions de voix.

La bonne nouvelle, c’est que lorsque l’enthousiasme presque démesuré des fans vise à des réalisations concrètes, le résultat est au rendez-vous. En témoigne par exemple cette reproduction de X-Wing à taille réelle développée par la firme LEGO et patiemment assemblée aux États-Unis par une équipe de trente-deux personnes.

« Un plan ? Pourquoi faire ? On a suivi notre intuition ! »

« Un plan ? Pourquoi faire ? On a suivi notre intuition ! »

En tout, nos héros ont consacré 17’332 heures de travail sur quatre mois à emboîter fiévreusement plus de cinq millions de pièces. L’engin mesure environ treize mètres de long, douze de large et trois et demi de hauteur pour un poids d’environ vingt tonnes.

Régulièrement exposé outre-atlantique, la bête est équipée de bricoles électroniques au niveau des réacteurs pour un effet sons et lumières bien entendu fidèle à la franchise.

« Vous pouvez essayer de le soulever avec la Force, mais si vous le laissez tomber ça va mal se mettre ! »

« Vous pouvez essayer de le soulever avec la Force, mais si vous le laissez tomber ça va mal se mettre ! »

N’allez pas croire que le bon vieux Combattant Cravate TIE-Fighter impérial est en reste : une réplique grandeur nature (dont les dimensions nous apprennent qu’il était sensiblement plus petit que son rival rebelle) du vaisseau de Dark Vador a été élaborée par une vingtaine d’Allemands.

Je ne sais pas en quelle matière il est fait, mais on s’accordera à dire que ce n’est pas du LEGO. Le bestiau mesure quatre mètres trente de haut, cinq trente de large et quatre huit de long pour un poids total égoutté d’une tonne et demi. Le projet lui-même s’est étalé sur deux ans et le coût assumé par divers sponsors avoisinait les quinze mille Euros.

Moralité : le X-Wing est américain et le TIE Fighter allemand. Ça surprend quelqu'un ?

Fallait-il vraiment que le X-Wing soit américain et le TIE Fighter allemand ?

Les périls de notre patrimoine

Publié: 12 novembre 2014 dans Arts et lettres

Vite : vous faites face à Scarlett Johansson, Hugh Jackman ou qui vous voulez, qui vous donne l’adresse, le numéro, le mot de passe et l’heure de la soirée-sauna avant de s’éclipser. Vous savez que vous ne retiendrez pas l’information et tout ce que vous avez sous la main, c’est un large feutre indélébile et la Joconde. Vous faites quoi ?

La bonne réponse était « mais pourquoi la Joconde ? »

La bonne réponse était « mais pourquoi la Joconde ? »

Pauvre Mona Lisa ! Il aura suffi d’un stylo et d’une situation hautement fantaisiste pour mettre un terme à sa gloire. Certes, c’est un exemple improbable mais ça illustre que la grandeur d’une œuvre ne tient parfois pas à grand-chose.

Or, la façon de partir, ça importe. Carthage n’existe certes plus, mais on sait qu’elle s’est défendue héroïquement ; moins glorieux, le Grand Phare a brûlé un peu bêtement, à cause de ces bourrins de Romains. Les Jardins Suspendus, quant à eux, voient leur existence même remise en cause par certains parce qu’on n’en a pas trouvé la moindre trace dans les ruines de Babylone.

« Professeur ! Je crois que j'ai trouvé quelque chose ! »

« Professeur ! Je crois que j’ai trouvé quelque chose ! »

Que ce soit par les guerres, l’ignorance, l’intolérance ou simplement l’abandon, nombre de grandes œuvres du passé ont rendu l’âme, n’existant plus que dans nos légendes. Mais comme on va le voir, lesdites grandes œuvres ne sont pas forcément égales devant la fatalité ; il arrive à certaines d’entre elles de rejoindre le panthéon du patrimoine perdu ou terni à jamais pour des raisons tellement bêtes que même les statues de Bouddha détruites par les Talibans ne peuvent que réprimer un petit rire en lâchant un « merde vieux, pas de bol ! ».

IKEA et la Chine n’ont jamais regardé Poltergeist

En 2007, des ouvriers chinois dégageant un site pour le monstre IKEA mettent par hasard à jour un site funéraire ignoré dont l’origine sera estimée entre le troisième et le sixième siècle. Le travail de qualité apporté aux décorations indique qu’on n’est pas dans la tombe de Léon le péon.

À ma grande surprise, ils ne libérèrent aucun esprit maléfique et ivre de vengeance piégé lors d'une antique lutte contre un héros sacré, remettant en question tout ce que je croyais savoir sur la Chine.

À ma grande surprise, ils ne libérèrent aucun esprit maléfique et ivre de vengeance piégé lors d’une antique lutte contre un héros sacré, remettant en question tout ce que je croyais savoir sur la Chine.

La chose fut constatée lorsqu’on repéra des briques aux reflets verts parmi la terre et la caillasse dégagées à coups de bulldozers et qu’on découvrit dans le sol un caveau bien amoché ainsi qu’une poignée de tombes dont quelques couvercles venaient d’êtres arrachés. L’une d’entre elles balançait même tristement dans le vide, encore attachée à la paroi par une petite moitié.

Suite à cette découverte, des archéologues du musée de Nanjing demandèrent à IKEA de bien vouloir envisager un petit break dans les travaux, le temps de sauver ce qu’il restait à sauver, mais vous ne serez sans doute pas trop surpris d’apprendre que l’antenne de l’obèse géant du meuble ouvrit l’année d’après sur les décombres encore fumantes du site.

En Chine, la destruction de tombes anciennes peut vous valoir une amende plafonnant à 65’000 dollars, ce qui, pour IKEA, doit à peu près représenter le quart de leur budget annuel dévolu aux répertoires transparents A-Z pour classeurs A5, donc on comprendra qu’ils aient préféré maintenir l’allure.

Quant au gouvernement, et bien disons juste que s’il ne se souciait pas tellement du sort des Chinois durant l’antiquité, il ne s’en préoccupe pas davantage deux mille ans après leur mort : en 2012 par exemple, une section de la Grande Muraille avait été rasée pour permettre la construction d’une usine.

Quoi qu’il en soit, nous avons désormais un magasin IKEA construit sur un cimetière ancien, ce qui est mieux qu’un train fantôme. Car lorsque les esprits des morts se lèveront pour crier vengeance – et ce jour viendra – ils auront à leur disposition une quantité inouïe de meubles à déplacer.

Belize recycle le matériel et l’Histoire

Les anciennes cités Maya ne sont pas exactement le genre d’endroit où l’on décide d’organiser la grande foire annuelle du malt ; dépositaires d’une riche tradition aujourd’hui éteinte, ce sont des lieux que l’on respecte.

Prenons par exemple Noh Mul, situé au Nord du Belize : en 250 avant notre ère, plus de quarante mille âmes prospéraient dans cette ville, laquelle était bâtie autour d’une des plus hautes pyramides qu’ait érigées cette civilisation au nom si adorable ; du reste, si vous souhaitez visiter l’endroit par vous-mêmes, vous serez ravis d’apprendre qu’on vient d’y construire une nouvelle route. Tenez, pour vous faire envie, voici une photo de la pyramide de Noh Mul :

« Attendez pourquoi un bull... Oh... »

« Attendez pourquoi un bull… Oh… »

Oui, l’autre face de la médaille, c’est qu’on a pioché directement dans le monument pour trouver les matières premières qui ont servi à façonner la route ; le Belize est un petit pays voyez-vous, on n’y fait pas d’omelettes sans casser des œufs.

« Techniquement, on est juste passé d'un hommage aux Mayas à un hommage aux Romains ! »

« Techniquement, on est juste passé d’un hommage aux Mayas à un hommage aux Romains ! »

Noh Mul, c’est triste mais c’est comme ça, est situé sur une propriété privée ; or, un beau jour, le député de la province, une société de construction et le propriétaire des lieux se mirent d’accord pour donner une seconde jeunesse à sa pyramide, et voilà. Route.

Je suppose qu’on eut ce jour-là un accès très véhément de pragmatisme, ou alors qu’un peu d’argent a été impliqué à un niveau ou à un autre ; toujours est-il qu’en 2013, des bulldozers s’en vinrent mettre gaiement un terme à deux millénaires d’Histoire, déclenchant une indignation horrifiée dans tout le pays et soulevant le courroux du gouvernement, qui projetait plutôt de soumettre le site à la lente mort du tourisme au lieu de le tuer d’un seul coup comme le premier conquistador venu.

« Et s'il n'y a pas de route, comment vous voulez qu'ils viennent, vos touristes ? »

« Et s’il n’y a pas de route, comment vous voulez qu’ils viennent, vos touristes ? »

Depuis quelques années déjà, les entrepreneurs de la province en question étaient périodiquement épinglés pour grignoter ça et là les antiques structures afin d’en récupérer les matériaux, jusque-là sans conséquence ; peut-être alors qu’on se trouva quelque peu enhardi par ce laxisme et qu’on décida de jouer la carte pyramide, mais ce coup-là la réaction fut virulente.

Le vice-premier ministre de Belize a ordonné l’ouverture une procédure judiciaire à l’encontre des personnes impliquées qui risquent, à ce que j’ai lu, jusqu’à dix ans d’emprisonnement, ou dix mille dollars d’amende. Traitez-moi de fataliste, mais je sens plutôt venir l’amende.

La culture Native impuissante face à la culture Call of Duty

Les civilisations natives d’Amérique du Nord prospérèrent pendant des millénaires et préservèrent cahin-caha leur indépendance face aux colonies avant d’être finalement vaincues par la jeune armée des états-Unis, ses armes à feu et ses maladies.

Leur ethnie existe fort heureusement toujours, mais ce n'est plus tout à fait la même culture.

Leur ethnie existe fort heureusement toujours, mais ce n’est plus tout à fait la même culture.

On sait que les Indiens d’Amérique s’étaient montrés initialement amicaux envers les nouveaux arrivants et leur culture, pour le peu qu’on en connaît, tend à séduire les Européens dans leurs villes de béton. Aujourd’hui, les civilisations occidentales ont sensiblement honte de leurs actions en Amérique du Nord, qui rejoint ainsi l’Amérique du Sud, l’Australie, l’Afrique et l’Asie au rangs des continents où nous avons maltraité les habitants.

Aussi, nous cherchons de nos jours à préserver autant que possible le patrimoine des Natifs. Je dis « nous », mais ça concerne plus les Américains, on est d’accord. Et aussi, on se dit que c’est mal barré.

En 2010, un dénommé David Smith comparaissait devant les tribunaux aux USA pour avoir retouché à sa manière des peintures anciennes dans un site appelé Grapevine Canyon. Les lieux sont particulièrement chéris par les descendants des Natifs et figurent au registre américain des sites historiques, ils contiennent de nombreux abris naturels et ont vu prospérer une population importante entre les années 1’100 et 1’900. On y trouve une forte concentration de symboles natifs gravés ou peints sur de larges pierres ou sur les murs des grottes.

Mais si ça se trouve, c'était juste des tags.

Mais si ça se trouve, c’était juste des tags.

Or, David Smith profitait un jour de la beauté des lieux au cours d’une randonnée, chose que nous ferions aussi très volontiers si nous vivions à proximité, sauf que lui avait amené son fusil de paintball. Dans une poignante parabole de la supériorité militaire des états-Unis durant les guerres amérindiennes, Smith retoucha à cette occasion 38 œuvres au moyen de projectiles à l’huile indélébiles.

Le témoignage de la tristesse des Natifs n'en sera que plus touchant.

Le témoignage de la tristesse des Natifs n’en sera que plus touchant.

Coffré par la police, notre artiste n’a pas souhaité donner d’explication à son geste, admet avoir bien vu le panneau de mise en garde et a sans doute dit « merde » à un moment ou à un autre de son procès. Il écopa de 15 mois de prison, 10 tickets d’amende et 50 heures de travaux d’intérêts généraux.

Ce n’était pas la première fois que des monuments Natifs étaient vandalisés aux USA, du reste certains sites ne sont pas révélés au public précisément pour les protéger. Et si vous voyez un défaut évident à cette méthode, et bien vous avez raison : en 2013, un site était endommagé par les véhicules lourds de l’entreprise B.C. Hydro qui n’était tout simplement pas consciente de la présence d’un trésor archéologique dans les environs.

Négligence aiguë et maladresse cartoonesque valent trois vases Ming.

À chaque fois que vous voyez un vase Ming dans une histoire, vous savez qu’il va finir en miettes et le présent article n’y fera pas exception. C’est un peu notre symbole de la pièce précieuse mais fragile, et si aujourd’hui il en reste quelques uns encore entiers, c’est bien parce qu’on en prend soin. Ce n’est pas exactement le genre de décoration qu’on trouve à l’entrée du musée sur une table basse en cristal à côté du vestiaire pour enfants.

Certains iront jusqu'à considérer qu'une vitre protectrice ne serait pas une dépense absurde pour un Ming.

Certains iront jusqu’à considérer qu’une vitre protectrice ne serait pas une dépense absurde pour un Ming.

Sauf apparemment si vous habitez Cambridge ; en 2006, une exposition eut lieu au Fitzwilliam museum, où de précieux vases de la dynastie Ming ornaient ça et là des rebords de fenêtres, tels des géraniums de luxe.

Et on parle bien entendu d’un musée traditionnel, où les sols, les marches et les murs sont en marbre lisse et rutilant. Or, il se trouve que certains escaliers sont incidemment dépourvus de parapet là-bas, parce que qui a besoin d’une barrière ou de quoi que ce soit pour s’accrocher lorsqu’on arpente le nez en l’air des lieux emplis d’œuvres à contempler ?

Donc arriva ce qui devait arriver, un beau jour un visiteur dévalant les marches mit le pied sur son propre lacet, perdit l’équilibre, bascula en avant et vous savez que dans ces moments-là, le cerveau passe immédiatement en mode « survivre à la prochaine seconde » : le malheureux projeta instinctivement sa main vers la seule accroche à sa portée, en l’occurrence un support de fenêtre orné de trois vases, manqua ledit support mais non les vases, et emporta toute la précieuse vaisselle avec lui dans la suite de son périple.

Et je tiens à ajouter à l'attention de ceux qui me connaissent personnellement : je sais ce que vous pensez, mais ce n'était pas moi.

Et je tiens à ajouter à l’attention de ceux qui me connaissent personnellement : je sais ce que vous pensez, mais ce n’était pas moi.

Notre héros s’en tira nettement mieux que les poteries et se releva sans bosse ni entaille, malgré plus de 400 éclats vengeurs et tranchants répandus autours de lui. Il sortit du musée en s’époussetant et, inconscient de la valeur de la casse, oublia toute l’histoire pendant quelques jours, le temps de voir sa tête à la télévision accompagnée d’un avis de recherche, expérience qui doit être grisante. La police l’interpella peu après et il peina à convaincre la justice que son geste était involontaire.

Mais pour une fois, happy end pour tout le monde : le voltigeur ne fut pas reconnu coupable de vandalisme et les morceaux recollés jusqu’à la dernière miette, avec en bonus une leçon de prudence tout à fait valable retenue par le conservateur du Fitzwilliam museum.

Un spéléo-club français nettoie une cave préhistorique et en efface les peintures

On sait que dans un sens, plus une œuvre est ancienne, plus elle est précieuse. C’est pour ça que dans la grande bourse de la valeur des arts de nos ancêtres, les peintures et gravures préhistoriques ornant les murs de certaines grottes font office de références inestimables qui resteront toujours en marge de tout ce que l’on accomplira jamais, tel un majestueux doigt tendu bien haut à tous nos progrès réalisés depuis lors.

Elles sont le témoignage tangible du fait que l’homme cherche à s’exprimer par les arts depuis toujours et qu’il viendra un temps où un reliquat de mur d’usine couvert de dessins de bites et d’insultes sprayées en noir aura une valeur incalculable.

L’Histoire en marche.

L’Histoire en marche.

La grotte de Mayrière supérieure, en France, est un de ces lieux ayant abrité la vie lorsque l’Homme était encore un bourrin ignorant et égoïste sans estime aucune pour son environnement et livré à la loi du plus fort. En pagne. On y trouve des peintures datant de plus de quinze mille ans représentant deux larges bisons, ce qui prouve que les Français voyageaient déjà beaucoup.

Or, un beau jour de 1992, des ados se rendirent sur le site, mais si vous vous figurez des teigneux à casquette secouant leurs bombes graff, vous faites erreur : il s’agissait de jeunes et joyeux galopins bien intentionnés et encadrés par des adultes et qui, youkaïdi youkaïda, entreprirent de nettoyer la grotte de ses déchets et de ses nombreux graffitis sans rien demander à personne. Parce qu’ils étaient cons. Gentils, mais cons.

Ils firent montre d’un zèle déplorable ; lorsqu’ils arrivèrent à la moitié du second bison, quelqu’un souleva une question intéressante sur la différence entre un tag de bite et un bison bien incrusté, et on décida d’interrompre l’opération.

Beau boulot les gars !

Beau boulot les gars !

Les officiels du gouvernement qualifièrent l’incident « d’absolument stupide » et je trouve que ça résume assez bien.

Une gentille mamie à l’origine de la plus hilarante tragédie du monde de l’art.

Vous savez comment ça va dans ces petites communautés à l’ancienne : on s’arrange. Système D. Un toit à réparer ? On fait appel au couvreur. Un char cassé ? On s’en va quérir le charron. Une peinture ancienne à retoucher ? On fait appel à la fidèle paroissienne octogénaire, parce qu’elle a un joli coup de pinceau.

Pas toujours, c’est vrai. Pour d’innombrables bonnes raisons qui figurent toutes sur cette photo :

Je trouve qu'elle lui a donné une expression réussie, comme s'il se demandait ce qui s'était passé.

Je trouve qu’elle lui a donné une expression réussie, comme s’il se demandait ce qui s’était passé.

En été 2012, une hasardeuse entreprise de rénovation d’une peinture du XIXème siècle tourna au gag ci-dessus à Borja, en Espagne ; bien que l’origine de la décision varie selon les sources, le résultat est indéniable. Les habitants n’en crurent pas leurs yeux. Internet non plus. Inutile de dire que les parodies allèrent bon train, dont vous trouverez un petit aperçu ici.

Et aussi là, parce que je ne résiste pas à l'envie d'ajouter celui-ci.

Et là, parce que je ne résiste pas à l’envie d’ajouter cette photo.

Cela dit, la peinture gagna ainsi une popularité qu’elle n’aurait jamais connue autrement puisque le résultat fit crouler de rire toute la planète. Plusieurs pétitions circulèrent pour la maintenir en l’état et, comme on peut s’y attendre, il se trouva même du beau monde pour lui octroyer une définition avec plein d’emphase et de mots.

La contre-restauration reste cependant planifiée et, pour la financer, l’entrée fut rendue payante pour les touristes affluant du monde entier pour rire un coup.

Et comme Cecilia Giménez, l’artiste octogénaire, n’est pas née de la dernière pluie, elle a entamé une procédure en justice pour toucher sa part sur les entrées. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces, et apparemment, elle s’y connaît en vieux singes.

L'autre joue maintenant.

L’autre joue maintenant.

‘Apu zombies

Publié: 24 septembre 2014 dans Arts et lettres

Déjà ? Fichtre !

La semaine passée, nous avions pris conscience du fait que les zombies nous tomberont sur le râble de tous les côtés avant peu et que l’existence ressemblera à une série Z, et non plus à un sitcom.

Depuis je vous ai senti un peu à cran les gars ; je veux bien admettre que clamer « les zombies arrivent et je vous expliquerai la semaine prochaine comment y survivre » revient à dire qu’à tous les coups ils seront là avant, mais comme vous le voyez vous avez acheté toutes ces munitions pour rien : il ne s’est rien passé.

Ou alors si, mais c’est déjà réglé. C’est pleinement possible : suivant où l’infection a démarré, elle avait autant de chances de se propager qu’une allumette n’en a de déclencher un incendie en tombant dans un lac. Comme promis, nous allons aujourd’hui voir pourquoi.

Vous aurez peut-être remarqué que dans toutes les histoires de zombies, on passe directement du premier jour à quelques temps plus tard, lorsque le monde n’est plus que cendres et ruines. Il y a une raison à cela : personne n’a assez d’imagination pour trouver une explication à la victoire des zombies. Parce que cette lutte opposerait en fin de compte deux camps distincts : ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout.

Faites vos jeux.

Faites vos jeux.

Nous sommes les rois des tueurs

« Nous », c’est bien entendu « ils » : quand on voit avec quel acharnement ça se fout dessus aux quatre coins du globe, vous n’allez pas me dire qu’on ne trouvera personne pour se retrousser les manches si d’aventure l’Homme devait retrouver une place dans la chaîne alimentaire, j’irai même jusqu’à penser qu’on verra des millions de pistoleros en herbe descendre dans les rues, l’arme au poing et des étoiles plein les yeux.

Ça fait douze mille ans que les chasseurs ne servent plus à rien, ils n’attendent que ça les pauvres !

Ça fait onze mille ans que les chasseurs ne servent plus à rien, ils n’attendent que ça les pauvres !

Nous n’avons pas notre pareil pour détruire, nous avons d’ailleurs anéanti d’innombrables espèces sans même le vouloir et là, d’un coup, on connaîtrait une menace face à laquelle nous n’aurions aucune alternative au meurtre. Il y aurait bien assez de monde pour relever le défi. Rien qu’en Suisse, combien de personnes sont-elles munies d’un permis de chasse ? Combien de collectionneurs, d’amateurs ou de paranos qui ont des flingues à la maison, rêvant pour certains depuis toujours d’une bonne raison de s’en servir ? On sait assez pourquoi on a instauré un système de permis de chasse, retirez ces contraintes et toute vie animale aura disparu du pays dans l’heure qui suit. Alors si tuer devient légitime, ça va faire plaisir à plein de gens.

Et je ne parle que des particuliers, pas de la police et encore moins de l’armée. Parce que là, le débat n’existe même plus : qu’est-ce que ces pauvres zombies peuvent faire face à ça ?

« Est-ce que quelqu’un a essayé de grogner ? Oui ? Alors je sèche. »

« Est-ce que quelqu’un a essayé de grogner ? Oui ? Alors je sèche. »

Même en admettant que la première journée ait été exceptionnellement lourde en pertes humaines, dès que l’armée aura réuni quelques hommes et organisé une riposte ça sera la fin de l’histoire. Nous, on a des milliers de pioupious parfaitement entraînés et équipés, on a de l’artillerie, des lance-flammes et des fusils à pompe automatiques, et tout ça n’est que du luxe parce qu’une poignée de blindés ou d’hélicos suffiront amplement.

« L’opération "Poing Enflammé" a été un désastre : le lieutenant James « Lightning » Douglas a glissé sur une rate et s’est fêlé une côte en tombant. »

« L’opération « Poing Enflammé » a été un désastre : le lieutenant James « Lightning » Douglas a glissé sur une rate et s’est fêlé une côte en tombant. »

Le zombie est le… truc… le plus mal loti de la création.

Je n’arrive pas à imaginer un être qui soit moins taillé pour la survie que le zombie – c’est normal puisqu’il n’a pas besoin de survivre, me direz-vous. Mais vous manquez l’essentiel : vivant ou mort, si le zombie souhaite continuer à exister, il lui faut des moyens de se défendre. Or, un mort-vivant, c’est un homme privé de tout ce qui a fait de lui le maître du monde, incapable de raisonner, de manier des outils ou de se mettre à l’abri et uniquement lié à l’existence par un tissu d’impulsions primaires et violentes. Alors mettons un type impulsif, primaire et violent face à un buffle et regardons ce que ça donne : prêts ?

Buffle : 1 / Christian Bale : 0.

Buffle : 1 – Christian Bale : 0.

Et c’est comme ça tout le temps ! Lâché parmi les animaux, le zombie ne fera pas un pli. Ce ne sont pas nos bras musclés qui nous ont permis de surclasser les fauves ou les ours. Alors en Europe ça compte moins, mais pour une fois les pays d’Asie et d’Afrique seraient spécialement bien équipés pour faire face au problème puisqu’ils disposent d’une faune si redoutable que les infectés ne pourraient même pas de se déplacer d’un bled à un autre pour propager le fléau.

Pourtant c'est juste un champ à traverser.

Pourtant c’est juste un champ à traverser.

Et encore : nous avons tort de penser d’abord aux crocos ou aux lions, la vraie menace pour les zombies est beaucoup plus petite : laissez un corps en pleine nature, il sera réduit à l’état de squelette par les insectes en trois à cinq jours. Ça prendra un peu plus de temps vu qu’il bougera légèrement en disant « greuh », mais pas tant que ça : rapidement, chaque zombie sera réduit à l’état d’essaim vrombissant et grouillant de petits prédateurs en pleine bombance, dévorant sa chair gramme par gramme jusqu’à ce qu’il n’en reste que les os. Et finalement ça sera encore ça le plus pénible pour nous : il va y avoir une chiée de mouches l’été suivant.

« Mais-euh, les zombies y sont plus forts que les animaux, pis ils les infectent, pis y ont des répulsifs à insectes, pis l’armée elle existe plus parce que 99% des gens y sont morts, pis… » Ouais ça va, j’ai compris. C’est vrai que si ça part vraiment à fond la caisse on peut imaginer que la société n’existe tout simplement plus. Le monde serait à la merci d’un mal que rien ni personne ne pourrait affaiblir, sauf peut-être un miracle, des extraterrestres, un superhéros ou la météo.

Parfaitement. … …Attends, quoi ?

Ils ne supportent pas le froid. Le chaud non plus.

Imaginons un instant que l’incursion ait lieu en hiver ou en Suisse ; les températures descendront probablement en dessous de zéro une nuit sur deux et on sait ce qui arrive à la bidoche qu’on congèle : elle congèle. Dès lors, il ne vous restera plus qu’à sortir bien emmitouflés avec des objets contondants et à faire voler en éclats les cadavres gelés parsemant les rues nocturnes de votre paisible bourgade endormie. Ça serait défoulant, convivial et physique, la définition même d’une activité saine.

Je suis sûr que les méchants du Trône de Fer seront vaincus de cette manière.

Je suis sûr que les méchants du Trône de Fer seront vaincus de cette manière.

Et si les nuits ne sont pas assez froides pour qu’ils gèlent complètement, ils seront tout de même sérieusement ralentis ; déjà guère prompts à la base, ces pauvres créatures se traîneront lamentablement en se vautrant sur le verglas tous les trois pas (hilarité garantie). Donc ce n’est plus vraiment un danger et vous avez toute la saison pour les regarder se faire anéantir par les engelures. Parce qu’une bidoche qui gèle, puis qui dégèle, puis qui regèle et ainsi de suite n’est pas juste foutue, elle est détruite.

Selon où vous vivez, il est probable que vous doutiez que vos nuits soient assez froides pour permettre l’opération « la nuit des gros maillets » mais soyez tranquilles : le soleil ne leur réussit pas mieux.

Vous avez tous déjà observé attentivement les étapes de décomposition d’un cadavre et avez relevé une chose intéressante quand on l’applique aux zombies : bouffé par ses propres bactéries, le corps se met à ballonner à cause des gaz relâchés par ces dernières (insérez blague-prout ici). Si on part du principe relativement accepté que les zombies continuent leur décomposition, ils vont devenir de plus en plus gros jusqu’au final qui fera plaisir à Michael Bay : ils exploseront. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il n’y en avait aucun dans votre chambre à coucher.

Un autre outil central de la lutte contre les zombies

Un autre outil central de la lutte contre les zombies

Ça, c’est si la région est relativement humide, mais n’allez pas croire qu’une zone sèche leur conviendra mieux : le zombie saharien ou texan, soumis à la chaleur et l’évaporation puis frappé par le vent sec et l’air aride, entrera en phase de momification, le transformant en une créature dont vous triompherez en craquant une allumette, si tant est qu’elle ne s’est pas encore désagrégée morceau par morceau.

Donc voilà : la violence, les animaux, le froid et le chaud, tout ce qui se raconte d’ordinaire dans un ascenseur paraît leur être fatal. Rassurez-vous : le reste aussi. La Terre est un endroit pour les vivants, pas de quoi s’étonner que les morts n’y fassent pas long feu. On se dira alors que pour survire, les zombies devront constamment regrossir leurs rangs en contaminant de nouvelles victimes. Oui, mais à ce propos…

Une maladie n’ira pas loin si elle ne peut être transmise que par morsure.

Cher et affable lecteur, si, comme j’en ai toujours rêvé, je me ruais sur vous pour vous mordre sauvagement, malgré ma puissance innée et mes réflexes félins, je ne suis pas sûr de partir gagnant. Que vous soyez costaud ou pas n’est pas la question, ce que je veux dire, c’est que mordre n’est pas une activité si simple que ça à partir du moment où elle n’implique pas un oreiller.

Le fait est que je devrais mettre mes dents en contact avec votre peau, et vous avez des mains et des jambes pour faire en sorte que ça n’arrive pas ; en outre, votre habillement peut encore me compliquer la tâche.

Pas besoin de gilet pare-balles, de cotte de mailles ou de plastron, un pull en laine bien épais et un blouson en cuir donneront un nettement meilleur résultat, à tel point que même si j’arrive à mordre vous aurez encore une solide protection.

Forgeron de l’apocalypse.

Forgeron de l’apocalypse.

Et même, admettons que les zombies aient le truc pour mordre aisément : et après ? Ça reste le pire moyen imaginable pour refiler une maladie. Ça remonte à quand la dernière vaste épidémie transmise par morsure qu’ait connue l’humanité ? Ça ne remonte pas : ça n’est jamais arrivé, et il y a une bonne raison à cela.

Toutes les maladies vraiment moches qu’on a connues ont dû faire montre d’une imagination débordante pour s’imposer ; la grippe flotte dans les airs, la peste est charriée par des rats ou des puces, la malaria est transmise par des moustiques et le SIDA est carrément allé taper dans une de nos activités préférées.

- « Je veux parler du sexe. » - « Ha ! »

– Je veux parler du sexe.
– Ha !

Pour le zombisme, le vecteur est ce truc hideux, bruyant et puant qui se déplace très lentement en tendant les bras, couvert de viscères, de mouches et de sang séché. Allez-vous le laisser approcher ?

En fait, pour se reproduire, ces pauvres zombies n’ont pas d’autre choix que de s’attaquer à leur plus dangereux prédateur et pire ennemi : l’être humain. Vous savez, ce mec ou cette femme complètement à cran qui évoque le bon vieux temps en aiguisant sa machette devant le feu avec une lueur assassine dans les yeux, qui est pleinement informé du danger, qui a des êtres chers à protéger et qui s’est certainement servi de sa redoutable intelligence pour entreprendre tout ce qui est possible pour assurer sa sécurité…

Et pour finir, on va faire un crochet par le point qui me soûle toujours dans les histoires de zombies :

Les trois quarts des gens ne deviendront PAS des bandits sans foi ni loi !

Ok ok, on a compris : le monstre, c’est l’humain. Merci Paulo Coelho, maintenant je vais revoir « Dumbo » et relire « les fleurs magiques de Bernard Bouton » et j’aurai refait le tour des leçons existentielles lourdement répétées à toutes les paires d’oreilles de cinq à sept ans.

Le courage était en lui depuis le début.

Le courage était en lui depuis le début.

Est-ce qu’on peut en revenir aux zombies maintenant ? Vous savez, le truc écrit sur le boîtier… Si je voulais voir des types craquer sous la pression, virer psycho et en venir aux mains, je me relancerais Cube ou l’un des trillions d’autres films qui traitent du sujet, mais là j’ai demandé un truc qui part du postulat que les morts se relèvent pour s’en prendre aux vivants, vous pouvez considérer que je n’attends pas d’en ressortir grandi.

D’autant que si la leçon de psychologie nous rappelle juste que les humains tendent à être tentés par le crime lorsque le cadre légal périclite, merci mais des milliers de scénaristes peu inspirés sont déjà passés par là.

Or, les histoires post-apo’ tendent à considérer qu’une fois la société disparue, l’écrasante majorité des survivants se répartit immédiatement en tribus ultra violentes de bandits violeurs et cannibales sans foi ni loi, ayant balancé les règles de la civilisation par-dessus les moulins comme son instinct de redoutable prédateur sauvage et cruel l’y pousse depuis toujours.

Sauf que pas du tout. Il est évident que certains basculeraient dans le crime ou la folie, mais arrêtez de mettre ça sur le dos de l’instinct, le pauvre n’y est pour rien : lui, il tend essentiellement à assurer la survie de l’espèce, c’est lui qui nous pousse à vouloir protéger les femmes et les enfants, à nous serrer les coudes, à considérer qu’un bébé est mignon et touchant, à chercher à joindre une communauté et à travailler à sa prospérité. Ça ne passe pas nécessairement par d’horribles meurtres et exactions ponctués d’éclats de rire sardonique.

Ce n’est pas l’instinct qui pousse à détruire notre écosystème, abuser de l’agrochimie ou déclencher des pogroms, ce n’est pas l’instinct qui génère viols ou larcins, ce n’est pas l’instinct qui vous rend obséquieux, hypocrites ou opportunistes. Et c’est scientifiquement prouvé (alors ta g…).

Je sais que notre monde nous incite à nous voir comme des bêtes sauvages liées entre elles par un fragile filet de règles contre-nature, prêtes à s’entredévorer au premier qui élève un peu trop la voix, mais ça, c’est parce que nos médias sont des cuistres qui nous peignent un gigantesque zombie sur la muraille. Saviez-vous qu’un milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté ces vingt dernières années ? Que jamais l’humanité n’a connu moins de guerres que durant ces quinze dernières piges ? Que mis à part les pétards, la consommation de toutes les drogues – et d’alcool – est en baisse drastique auprès des jeunes depuis quelques années ? Que les jeunes lisent plus aujourd’hui qu’il y a soixante ans ? Non ? On vous avait plutôt laissé entendre le contraire ? Ben voilà : médias.

Mais on n’est pas si méchant ; si un zombie fait irruption dans mon salon et attaque mon contrôleur fiscal alors qu’il est sur le point de découvrir que mon Turner est un original, je ne vais pas me dire « chouette, ce bol ! », je vais lui prêter main forte, et on verra après pour le tableau. Si vous faites partie d’une communauté cherchant à survivre à la dure dans un monde en ruine, je mets ma main à couper que l’immense majorité – je devrais dire chacun – d’entre vous ne voudrait surtout pas tuer sauvagement un couple et une fillette qui passent dans le coin pour leur piquer leurs affaires. L’expérience a démontré – ce ne sont pas les exemples qui manquent – qu’en cas de catastrophe, l’immense majorité des gens tend d’abord à chercher à venir en aide à son entourage plutôt qu’à s’enfermer à double tour en se cramponnant à son fusil.

Je sais que la théorie comme quoi les humains sont des puits d’égoïsme qui n’entreprennent jamais une bonne action si elle ne leur apporte pas un avantage immédiat compte pas mal de fans, mais ces braves gens devraient pousser l’idée un poil plus loin, parce qu’elle mène à un réflexe prépondérant dans notre mentalité, qu’on a compris depuis un bail, qui nous guide depuis toujours et qui a même un nom : l’altruisme réciproque.

En gros, c’est le truc qui vous pousse à venir en aide à une personne dans la panade sans en attendre un avantage direct, sachant bien qu’un jour c’est peut-être vous qui serez dans la purée et qu’à ce moment-là vous serez ravi qu’on vous renvoie l’ascenseur. C’est le voisin direct du troc et des échanges de services, qu’on oublie aussi souvent dans ce genre d’histoires.

Peut-être ne serait-ce pas inutile de rappeler parfois que si les hommes étaient à ce point-là faits pour vivre comme des bêtes, on n’aurait jamais développé cette espèce de concept, là, ce truc… Vous savez… la « civilisation »…