Pour faire dans la comparaison de haut vol, l’employé de commerce est la bête de somme des temps modernes, à l’œil vif, au poil lustré et au crin soyeux, qui par son labeur tourne inlassablement la Grande Roue de la société moderne. Beau dans l’effort et digne dans la tourmente, il ne compte pas les sacrifices consentis à chaque instant pour accomplir avec professionnalisme son épanouissant apostolat ; l’énergie fuse de toute part de son corps de rêve et il vit chaque journée au rythme fou de l’orgie de travail exigée par l’impitoyable Grand Capital qui nourrit ses rêves à défaut de nourrir son homme.
D’un point de vue plus pratique à l’attention des dubitatifs, si vous observez le bestiau attentivement, vous verrez ma comparaison corroborée par son regard bovin, sa propension à caqueter en permanence et son désir ardent de brouter de l’autre côté de la barrière. Or donc, pour que la paix règne dans l’étable et que le crottin abonde dans les champs, il convient de nourrir la bête et de lui apporter le minimum de soins pour qu’elle s’épanouisse dans ses vertes prairies, vous en conviendrez.
C’est donc dans cette optique que mon employeur, puissent toutes les joies du Jardin d’Allah lui être réservées, a consenti à un geste miséricordieux envers l’ensemble de son personnel : désormais, et ce deux fois par semaine, on reçoit au boulot une grande caisse de fruits mise gratuitement à disposition des employés bienheureux. Ce qui est bien sympathique.
À l’annonce de la générosité du Roy, le peuple s’étala en conjectures et la réaction la plus généralement répandue était « des fruits gratuits ? Ça c’est gentil ! ». Toutefois, dans bien des têtes, c’était un discours différent qui dominait : « des fruits gratuits ? Mais combien ? Tout le monde aura son fruit gratuit au moins ? Et si quelqu’un me piquait mon fruit ? » et les regards se chargèrent de suspicion.
Ce matin donc, une corbeille chargée de beaux fruits aux couleurs aguichantes arriva en grande pompe à la cafétéria ; non que cela importait pour moi : des fruits ? Et pourquoi pas des légumes encore ? Ça va pas ? Je connais bien le cercle vicieux, on commence par manger un fruit et bing ! Sans avoir compris comment, on se retrouve à faire du sport. Je ne mettrai pas le doigt dans cet engrenage périlleux. Néanmoins, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre et le sol trembla sous la course effrénée des affamés inquiets de perdre leur dû. Et chacun de retourner tranquillement à sa place avec son trophée en poche.
Mais rapidement, c’est un autre type d’amateur de fruits qui vint rôder aux alentours de la précieuse Corde d’Abondance ; discrets et silencieux, se fondant dans les ombres, les yeux emplis de convoitise, les envieux guettaient leur proie. Sitôt laissée seule, l’innocente corbeille devenait la cible de pillage de bien peu d’ambition, au terme desquels leurs auteurs retournaient à la dérobée dans leurs bureaux en dissimulant tant bien que mal quelques dizaines de pièces de butin qu’ils s’empressaient de cacher dans leurs tiroirs, avant de reprendre le boulot le cœur battant : ouf, mission accomplie. Pendant quelques jours, on mangera des fruits à l’œil.
Le monde du bureau est le réceptacle des instincts les plus sots librement exprimés. Rien de méchant, non, en fait c’est juste idiot. Quelle vie faut-il avoir pour accorder pareille importance à quelques malheureux fruits ?







