J’ai déjà eu l’occasion de dire que j’assume volontiers mon côté beauf, en dépit des ironies et des sarcasmes des vilains peine-à-jouir moroses qui peuplent notre quotidien ; du coup j’affirme qu’en ce début de semaine c’est presque tout un pays qui a le sourire et je rejoins au pas de course le cortège béat de ceux que la victoire de Federer à Paris transporte d’allégresse. Et je suppose que les nombreux suisses qui affirmaient d’un ton péremptoire et sarcastique, en affectant un détachement feint, que c’était pour lui « l’année de trop » ne se sont pas fait prier pour fêter dignement son succès et pérorer tout leur soûl sur le « retour du patron ». Ah, les Suisses !
Bref, ce n’est pas pour ça que je vous embête aujourd’hui, mais plutôt pour vous faire partager la piquante conversation que j’ai eue en ce jour (enfin hier, vu que j’ai pris l’habitude d’écrire mes billets en deux fois) avec ma cheffe de service, une personne plutôt sympathique qui a affiché un embarras inattendu lorsque j’énonçais ce que je pensais être une question rhétorique, à laquelle je n’imaginais pas d’autre réponse qu’un « bien-sûr, voyons, pensez-donc ! » distrait.
Pour situer, il faut savoir que j’effectue ce qu’ils se plaisent à appeler une « mission temporaire » pour une boîte de placement et que je dois faire parvenir hebdomadairement à cette dernière une fiche signée des RH de l’entreprise pour toucher ma pitance. Or, ayant entre mes mains la précieuse feuille en question, j’entreprends de la mettre sous pli, accompagnée de celle de ma collègue temporaire, car il ne sera pas dit que je manquerai aux devoirs auxquels la galanterie m’oblige, écris l’adresse en y laissant le moins de fautes possibles et cherche à affranchir l’enveloppe ; point de machine à timbrer dans les environs (on fait vraiment des machines pour tout aujourd’hui) et je m’adresse à ma cheffe :
« Pardonnez-moi, très vénérée et bienveillante supérieure hiérarchique dont la chaleureuse vigilance presque maternelle emplit ce bureau d’une douce quiétude familiale, comment procède-t-on à l’affranchissement du courrier entre vos murs, existe-t-il un service auquel je dois apporter mon importante missive afin qu’ils la confient à un vaillant coursier qui ira la délivrer promptement à son destinataire frétillant d’impatience ? »
Silence. Le calme reposant qui emplissait jusqu’alors la pièce semble s’être d’un coup métamorphosé en une lourde chape de plomb réduisant tous ses occupants au mutisme.
« Si par hasard vous avez l’impression qu’une voix s’est élevée céans, ne vous inquiétez pas, c’était moi ! » (Toujours tenter l’humour pour débloquer une situation.)
« Oui oui, je réfléchis ! » Ma cheffe affiche un air songeur et semble trouver ma question surprenante « C’est que les anciens temporaires, ils amenaient leurs fiches eux-mêmes. »
En fait, la question rhétorique dont je parlais plus haut était bien-sûr celle-ci. D’ordinaire, tout le monde répond que oui, pas de problèmes, on envoie la lettre à ta boîte de placement, c’est vraiment la moindre des choses au vu de la qualité exceptionnelle du travail que tu accomplis pour nous. Ou quelque chose comme ça. Quand on brasse des millions par année, on ne s’inquiète généralement pas trop pour un timbre hebdomadaire, qui correspond, calculette au poing, à une augmentation de 1/2000 des frais que nous leurs imposons, ma collègue et moi, sous la forme du scandaleux salaire qu’on leur extorque injustement.
Elle m’explique que pour elle il n’y a pas de problèmes, mais qu’elle veut voir avec les Ressources Humaines si une procédure est de mise pour ce genre de cas. Et de m’expliquer en pianotant sur son téléphone qu’elle se demande si les frais d’expédition ne devraient pas être à notre charge, après tout c’est du domaine privé. A l’autre bout (aux RH donc), on décroche.
« Oui, c’est Gudule*, ça va ? Oui, hihihi, dis-moi, j’ai une question de Labo, un temporaire, il demande si il peut envoyer sa fiche de paie à sa boîte de placement par le biais du courrier de l’entreprise, c’est possible ça ? (Silence.) Oui, je te pose une colle là, hein ! Comme tu dis, c’est privé en quelque sorte, mais bon, c’est aussi en travaillant pour nous… Bonne idée, je vais lui demander ! »
« Avant vous étiez aussi temporaire dans un autre service, vous faisiez comment ? »
« Ben, on avait une machine à affranchir et roulez jeunesse ! »
« Ah oui ? Ils étaient d’accord ? Vous aviez demandé l’autorisation ? »
Là c’est difficile, j’ai envie de lui dire que oui, pour soigner les apparences on avait effectivement demandé l’autorisation, ce à quoi ils avaient naturellement répondu que ça ne posait aucun problème, que c’était même normal, qu’il faudrait être quand même de sacrés ballots pour nous laisser payer l’addition de notre poche, que nous sommes entre gens civilisés etc. Mais là, les circonstances surprenantes l’exigeant, je me devais d’habiller ma pensée de termes plus habiles.
« Oui oui, ça n’a pas posé de problèmes, je me risquerai même à dire qu’ils paraissaient trouver cela normal… » (En même temps, ils m’ont payé presque une année à rien foutre, alors quelques timbres…)
S’en suit une longue conversation téléphonique dont je vous passe les détails. À terme, il est décidé qu’exceptionnellement on veut bien affranchir mon courrier aux frais de la princesse dans un accès fou de générosité qui, souhaitons-le, ne les conduira pas à la faillite, après quoi il serait bien que ma boîte de placement me fasse parvenir des enveloppes timbrées.
Il serait bien que je considère cette enrichissante expérience comme référence future. Parce qu’avec mes requêtes audacieuses, ma façon éhontée de tirer sur la corde et de prendre le bras lorsque l’on me tend la main, il se pourrait qu’on décide légitimement de ne pas prolonger mon contrat. Dès fois que je leur coulerais la baraque avec mes caprices de radin. Il ne faut pas froisser l’oncle Picsou !
*Prénom d’emprunt. D’ailleurs, la personne à qui je l’ai emprunté m’assure ne pas vouloir le récupérer.