Archives de la catégorie ‘Economie’

Faute professionnelle

Publié: 30 septembre 2015 dans Economie

Vous avez tous, à un moment où à un autre, eu un contact avec une personne qui s’avéra être particulièrement nulle dans son métier. J’ai travaillé pour un opérateur téléphonique qui mit près d’une semaine à faire fonctionner la ligne de mon bureau ; j’ai connu des départements de communication incapables de rédiger la moindre lettre sans y laisser des fautes ; mon père a attendu en vain un technicien supposé lui installer le téléphone, lequel lui posa un lapin parce qu’une fois devant la porte de son immeuble, il ne parvint pas à lui téléphoner pour lui demander de venir lui ouvrir (en dépit de ses tentatives répétées). Ce sont des exemples parmi bien d’autres et vous en avez aussi.

Les statistiques sont formelles : les électriciens subissent beaucoup plus d’accidents liés à l’électricité que les autres corps de métiers.

Les statistiques sont formelles : les électriciens subissent beaucoup plus d’accidents liés à l’électricité que les autres corps de métiers.

Mais soyons honnêtes : nous sommes tous cette personne une fois ou l’autre. On craque, c’est comme ça. On n’a pas inventé l’expression « l’erreur est humaine » pour faire plaisir aux gens qui n’en font jamais. Et si la plupart du temps on en est quitte pour une séance gros yeux, une réputation entachée ou un petit licenciement, il existe des circonstances au cours desquelles il ne faut vraiment, mais vraiment pas se louper.

Parce que parmi les couacs que vous pouvez générer dans votre travail, il y a ceux qui sont thématiques, qui dégagent une telle ironie que le plus dur pour vous sera encore de convaincre votre entourage que vous n’avez pas fait exprès.

La musique anti piratage a été piratée

Il y a une dizaine d’années, décision fut prise de lutter contre le piratage afin de faire prendre conscience aux consommateurs que télécharger un film est un crime. Pour ce faire, on décida d’emmerder au maximum ceux qui respectaient encore le commerce – et personne d’autre – en incrustant un interminable message au début de pratiquement chaque DVD. Le clip vidéo « Piracy. It’s a crime » était né.

Ainsi qu’un mème internet.

Ainsi qu’un mème internet.

Le spot se lance depuis lors à chaque fois que vous initiez la lecture d’un DVD et, impossible à zapper, dure à peu près le temps de chercher, trouver et downloader le même film sur Internet. Malgré le facepalm planétaire qu’il engendra, le machin existe encore à ce jour, parce que la lutte contre les téléchargements illégaux mérite bien qu’on lui sacrifie les derniers consommateurs honnêtes.

Mais là où la vidéo se distingue, c’est qu’à aucun moment son éditeur, une société néerlandaise du nom de Brein, ne jugea approprié de payer pour la musique accompagnant son clip, parce que fuck les artistes.

« Vous vous rendez compte de la visibilité que ça vous vaudrait, si les gens achetaient encore des DVD ? »

« Vous vous rendez compte de la visibilité que ça vous vaudrait, si les gens achetaient encore des DVD ? »

Donc oui, la vidéo supposée protéger les droits des artistes ne sert à rien, agace tout le monde et s‘offre encore le luxe de gruger l’auteur qui y a contribué. Initialement, la musique avait été composée par un dénommé Melchior Rietveldt pour un petit festival de cinéma, ensuite de quoi elle fit le tour du monde sans qu’il n’en ait la moindre idée.

Jusqu’à un jour de 2011 où le bonhomme reconnut sa musique dans le clip précédant un Harry Potter. Ne me demandez pas comment il s’y était pris jusque là pour ignorer la chose, toujours est-il qu’on l’estima floué de plus d’un million d’euros.

Colère, le bon Melchior s’en va taper sur la table et est promptement contacté par une des huiles de la société, un dénommé Jochem Gerrits, qui lui promet pleine compensation. Seule condition : signer pour une maison de disques que, coïncidence, Gerrits dirige, ce qui vaudrait à ce dernier de toucher un tiers de l’argent que Rietveldt obtiendrait en réparation. Classe.

Bien sûr, Melchior refusa l’offre. Par la suite, l’affaire éclata au grand jour, le monde entier fut consterné, Melchior toucha des compensations au compte-gouttes, Gerrits démissionna et plus jamais aucun artiste ne fut floué sur toute la planète.

Deux sous-marins détecteurs de sous-marins entrent en collision

La nuit du 3 au 4 février 2009, le sous-marin français « Le Triomphant » patrouille dans l’immensité de l’Atlantique au cours d’une mission de routine. L’une de ses fonctions premières étant de détecter les autres sous-marins, il est équipé d’une pléthore de sonars dernier-cri et parcourt ainsi l’océan, bipant dans tous les sens, détectant à fond les ballons, lorsqu’un terrible choc lui occasionne d’importants dégâts qui le forcent à regagner la surface au pas de charge.

Une fois à l’air libre, l’équipage prend conscience qu’un autre bâtiment a émergé non loin : le sous-marin britannique Vanguard, dont la fonction est exactement la même que la leur, également remonté ventre à terre après avoir subi de conséquents dommages. Ainsi les deux bâtiments cabossés se font-ils face, leurs équipages s’échangeant de timides coucous embarrassés en se demandant quelle impossibilité statistique ils venaient de réaliser en se télescopant en plein milieu de l’Atlantique.

Encore des équipages mal formés.

Encore des équipages mal formés.

S’il y a déjà pas mal de conditions à remplir pour que deux objets se percutent en plein océan, le chiffre devient astronomique lorsque vous rajoutez une dimension complète à la surface déjà gigantesque que cela représente. Après, le fait que les appareils aient été spécifiquement équipés pour repérer les submersibles des environs ne fait que rajouter une improbable cerise sur cet invraisemblable gâteau, mais il faut savoir qu’à un ingrédient près, on le dégustait dans le monde entier puisque les deux bâtiments étaient gavés jusqu’à la glotte de têtes nucléaires (seize chacun) (des fois qu’une guerre nécessiterait seize missiles nucléaires). Le choc, survenu à faible allure, ne blessa personne et, surtout, n’endommagea rien qui ne devait surtout pas être endommagé, faute de quoi la facture serait passée de 50 millions d’euros à une planète.

Et yo-ho-ho !

Et yo-ho-ho !

Quant à savoir ce qui s’est passé, et bien on estime que ces engins sont tellement doués pour détecter les sous-marins qu’en appliquant cette même technologie à leurs logiciels de furtivité, ils peuvent passer totalement inaperçus, jusqu’à pouvoir tranquillement s’approcher les uns des autres sans que personne n’en prenne conscience.

Ou alors ce sont juste ces foutus sous-marins britanniques qui circulent à gauche.

Ou alors ce sont juste ces foutus sous-marins britanniques qui circulent à gauche.

Donc bon, on savait déjà que quelques sous-marins nucléaires stratégiquement placés étaient à même de renverser le cours d’une guerre, maintenant on sait qu’ils peuvent tout aussi facilement renverser le cours d’une paix, et que ce n’est qu’une question de temps.

Une agence budgétaire organise un team-building : 800’000 $

Aux États-Unis, La General Services Administration est une agence gouvernementale dont la mission, en gros, consiste à proposer aux citoyens comme à l’État des opportunités d’économies de ressources et d’argent.

Ce qu'ils font très bien.

Ils font ça très bien.

Naturellement, ils appliquent aussi cette philosophie d’optimisation à leur personnel, ce qui se traduit par de bons vieux team buildings. Et comment instaurez-vous une dynamique enthousiaste et proactive dans une équipe spécialisée dans les économies de ressources ? En envoyant trois-cents personnes passer cinq jours à Las Vegas ? Non ? Et pourtant !

En octobre 2010, les huiles de la GSA se réunirent dans le « M Resort Spa Casino », un prestigieux hôtel de Henderson, juste au sud de Las Vegas, pour prendre part à une conférence de cinq jours au cours desquels chacun était invité à partager ses idées pour optimiser le rendement général de l’agence.

Première étape : ne pas venir.

Première étape : ne pas venir.

Et en parlant d’idées, si vous en cherchez une pour dépenser 800 tickets de la façon la moins motivante possible à Las Vegas – un des endroits au monde où il est le plus difficile de dépenser son argent de manière non ludique – eh bien, diantre que le GSA a tout prévu pour vous !

À elle seule, la planification de l’événement coûta plus de 130’000 $, incluant un voyage préalable de cinq responsables pour visiter neuf hôtels, puis un autre voyage préalable, cette fois-ci de quinze personnes, pour revisiter deux des neuf hôtels, ainsi que cinq conférences spéciales tenues hors des locaux du GSA pour discuter de la chose.

Enfin, une fois la conférence entamée, on put complètement se lâcher :

80’000 $ pour les grignotes et les boissons à l’hôtel, incluant des petit-déj’ (vous savez, le truc normalement gratuit) à 44 $ par jour et par personne,

31’000 $ pour une réception annexe (appelée « networking reception », ce qui signifie « réception atrocement coûteuse »),

Encore 30’000 $ pour d’autres dîners et d’autre réceptions,

Un exercice de team building visant à fabriquer des vélos, qui furent ensuite donnés à des enfants (tout en restant par contrat la propriété de l’agence de team building) : 75’000 $,

3’800 $ pour imprimer des t-shirts,

2’800 $ en bouteilles de flotte,

6’300 $ en pièces commémoratives offertes aux participants,

7’000 $ en buffets de sushis,

3’200 $ pour des sessions des participants avec un voyant,

« Je vois un changement proche, incluant une porte, un carton avec des affaires dedans et un nouveau curriculum vitae ! »

« Je vois un changement proche, incluant une porte, un carton avec des affaires dedans et un nouveau curriculum vitae ! »

5’600 $ de sauteries diverses à l’hôtel,

8’000 $ pour des albums de photos souvenirs pour les participants.

Etc.

« Tout le monde a bien reçu son mouton en or ? »

« Tout le monde a bien reçu son mouton en or ? »

Le coût total dépassa les 820’000 dollars, payés par l’honnête contribuable. Il faut savoir que le GSA ne fit appel qu’à des entreprises externes pour la planification de l’événement – quand bien même l’association dispose de son propre service de team building – et qu’au moment d’examiner les offres, il privilégia surtout celles des copains ; pour ne rien arranger, tout ceci se déroula alors que l’administration Obama cherchait à diminuer les dépenses excessives de l’état, après que des abus datant de l’ère Bush aient été révélés au public.

Résultat, quatre têtes volèrent tandis que la Maison Blanche instaura un compliqué et très coûteux système de surveillance des frais administratifs. Comme ça tout le monde gagne.

Le futur, c’est du passé

Publié: 1 septembre 2015 dans Economie

Mes lapins, je me sens tout guilleret aujourd’hui, du type, vous savez, « il n’y a pas de lumière dans les abysses » guilleret. Ce n’est pas grave hein, ça arrive à tout le monde, parfois on a un petit coup de blues lorsqu’on pense à un passé révolu, une situation tristounette ou au fait que notre société ressemble de plus en plus à un clodo à l’agonie se vidant de son sang dans un caniveau sale. C’est d’ailleurs ce point-là qu’on va aborder aujourd’hui.

Mais je vous mettrai quelques jolies images pour contrebalancer.

Mais je vous mettrai quelques jolies images pour contrebalancer.

Il est probable que si je vous demande à quand remonte la dernière fois que vous avez eu une discussion animée concernant les problèmes de notre monde, votre réponse oscillerait entre « ce matin » et « juste à l’instant, d’ailleurs je venais sur ton blog pour me changer les idées, connard ». Eh bien désolé, mais je vais vous garder la tête bien dedans. Par contre, la prochaine fois que vous aurez ce genre de conversation (ce qui ne saurait tarder), vous aurez plein de nouveaux arguments pour convaincre tous ces pessimistes prétendant que notre situation ne pourrait pas être pire qu’ils ont tort.

Car effectivement, il n’y a pas de lumière dans les abysses. Descendez, je vous montre. C’est par là :

Plus bas !

Plus bas !

Notre mode de vie n’est plus adapté

Avant qu’on commence – et que cet article fasse de moi le Grumpy Cat de la blogosphère francophone – j’aimerais préciser que je considère que l’on forme une espèce fantastique et qu’il n’y a pas assez de place sur mon disque dur pour contenir un fichier texte où je relaterais tout ce que l’on a accompli de beau. Sur le tas qu’on est, on trouvera probablement du monde pour solutionner au moins en partie les problèmes que je vais évoquer.

Aussi, gardez à l’esprit qu’il s’agit d’opinions (plus ou moins) personnelles, avec lesquelles vous ne serez peut-être pas d’accord et vous aurez peut-être raison. La plupart de ces idées sont à nuancer mais 1) ça serait longuet à lire et 2) quel intérêt ? Alors fatalisme, nous voici. Visionnons les images du mur vers lequel on fonce et passons-les en accéléré.

Et c'est reparti pour une session de « soyons heureux avec Labo » !

Et c’est reparti pour une session de « soyons heureux avec Labo » !

Commençons avec une bonne blague : qu’est-ce qui n’aime pas le Comic Sans MS et est en train de disparaître ? Bonne réponse : les graphistes. Oh certes, ils ne vont pas disparaître-disparaître, mais si vous en connaissez un ou que vous en êtes un vous-même, vous aurez remarqué que ce métier a changé (surtout si vous êtes celui qui me l’a expliqué) : aujourd’hui, une entreprise peut payer une blinde pour son logo à une agence de communication, ou, si elle est un peu raide ou qu’elle aime beaucoup l’argent, lancer un concours sur Internet, sur lequel se rueront les légions de graphistes au chômage en quête de foutue « visibilité », et obtenir son logo tout neuf pour deux tickets d’entrée à la Foire du Valais.

Résultat, les agences de comm’ galèrent pour trouver des contrats face à cette nouvelle concurrence et la demande, entendez les postes de travail, s’en ressent fortement.

Et ne parlons même pas du foutoir que c'est pour décrocher le fichu contrat.

Et ne parlons même pas du foutoir que c’est pour décrocher le fichu contrat.

Alors évidemment j’ai dit que c’était une bonne blague parce que personne n’aime les graphistes, mais cette évolution, directement due à la mondialisation et à Internet, concerne énormément de corps de métier : vous êtes libraire ? Amazon vous mettra sur la paille. Détaillant ? Même principe. Téléphoniste ? Vous voilà en concurrence avec tous les pays pauvres de la planète. Vous êtes dans les films, la musique ou les jeux vidéo ? Les supports physiques appartiennent presque au passé, d’ici peu on achètera exclusivement online et adieu les boutiques (et toute la chaîne qui mène à elles). Vous bossez au supermarché ? On arrive gentiment aux caisses automatisées. Vous êtes employé de commerce ? Des programmes abattront bientôt votre boulot mieux que vous. Et la liste est sans fin.

Maréchal ferrant ? Le moteur à explosion aura votre peau.

Maréchal ferrant ? Le moteur à explosion aura votre peau.

Mais n’allons pas jeter la pierre qu’aux entreprises : moi qui vous parle, je rêve d’écrire des bouquins et d’en vivre. Dans le même temps, j’ai dernièrement regardé « 1984 » et je l’ai téléchargé comme un bandit (et comme j’ai utilisé adblock, parce que fuck la pub, même les annonceurs des sites pirates ont été baisés) ; le livre que j’espère vous vendre un jour à prix d’or, il faudra d’une part que vous ayez envie de le lire (ce qui n’est pas évident du tout, parce que je vous dis pas la merde que ça sera), mais aussi que vous vouliez bien payer pour quelque chose que vous pourrez vous procurer gratuitement sur Internet.

Mais si vous faites ça, ce petit chat sera très triste. Vous ne voulez pas attrister ce petit chat.

Mais si vous faites ça, ce petit chat sera très triste. Vous ne voulez pas attrister ce petit chat.

Et tandis que je vous en ferai le reproche, je verrai le visage déçu de John Hurt me toiser depuis les abords de ma conscience pour me rappeler que je suis mal placé pour me plaindre.

Bon allez, une autre blague : qu’est-ce qui n’aime pas le Comic Sans MS et est en train de disparaître ? Bonne réponse, amis graphistes : le papier.

Cessez de vous consterner devant mon humour et réajustez donc cet abat-jour.

Cessez de vous consterner devant mon humour et réajustez donc cet abat-jour.

Je ne sais pas si vous avez cliqué sur le lien de l’en-tête (je gage que non, vous devez être environ 1 sur 200 à cliquer, c’est pour ça que je mets essentiellement des liens vers des photos d’opossums maintenant, ça me permet d’inventer en faisant croire que j’ai des sources), mais on y cite le papier comme un bon exemple des changements amenés par le progrès.

L’idée est la suivante : pourquoi s’emmerder à publier des livres alors qu’on a à notre disposition les merveilles de l’électronique ? Une fois qu’on a le fichier de l’auteur, tout ce qu’il reste à faire, c’est un « ctrl+c – ctrl+v » et voilà l’ouvrage à disposition de toute la planète ; fini les bouquins qui se gâtent, les reliures qui font la gueule, les inévitables coins abîmés et les abominables couvertures des romans SF. Et tant qu’à faire, fini aussi les bibliothèques, les librairies, les éditeurs, les gros distributeurs, les fabricants de papier, ce qu’il reste des relieurs et les écrivains qui ne meurent pas de faim. Ça fait pas mal de taf qui passe à la baille tout ça, et même si ces nouveaux services requerront de la main d’œuvre, j’imagine qu’on sera loin du compte.

Certains me diront avec raison qu’on s’adaptera à cette nouvelle évolution de la société, mais on s’y adaptera aussi bien qu’aux anciennes : avec beaucoup de monde dans la mélasse. La moitié des artistes, au sens large, voient leurs travaux disponibles gratuitement sur Internet et galèrent encore plus qu’avant pour en vivre ; de leur côté, les pourvoyeurs d’emplois les plus importants ont accès à une main d’œuvre presque gratuite à l’autre bout du globe et ne s’en privent pas. Quant aux emplois en eux-mêmes, ils fondent comme neige au soleil avec les progrès technologiques et rendent une bonne part de notre savoir-faire inutile. Notre système de « je t’échange un bien contre un autre bien » commence sérieusement à battre de l’aile et ce n’est pas comme si on avait un plan B : notre espèce fonctionnait déjà comme ça bien avant le Déluge. Et aussi…

On n’a pas tant que ça envie de changer

Bon, donc à ce stade vous êtes une moitié à dire « mais pas du tout, on s’adaptera, tout ça » et l’autre à marmonner « t’as trop raison, c’est pourri, bon, tu fais tourner le joint ? » et vous avez tous plus ou moins raison (sauf que je garde le joint, man). De toute façon, je ne vous apprends rien de franchement nouveau – bien au contraire même, avec mes airs de « la machine à vapeur va remplacer la main d’œuvre humaine + deux siècles ». J’en suis conscient.

Du reste je vous mets une jolie photo, comme ça vous ne vous endormez pas.

Du reste je vous mets une jolie photo, comme ça vous ne vous endormez pas.

Mais en gros, notre mode de vie n’est pas adapté à une très grande population ; tout le monde doit bosser pour y avoir une place, mais il n’y a pas de taf pour tout le monde. Oups !

Alors à droite, certains vous diront qu’une petite quantité de chômeurs est bénéfique pour une société, puisqu’elle occasionne une main d’œuvre rapidement disponible pour pourvoir aux évolutions et aux besoins du marché. Certes, mais vous savez que le chômeur, on ne lui dit pas « relax, on a besoin de chômeurs ». La société exige qu’il bosse. Ce qui fonctionnerait assez bien d’ailleurs, si on voulait bien le laisser bosser.

Et serait encore mieux s'il pouvait le faire avec plaisir.

Et ce serait encore mieux s’il pouvait le faire avec plaisir.

Mais si la société veut qu’il bosse et que dans le même temps elle ne veut pas de lui, il faudrait quand même que quelqu’un demande à la société de se fixer sur ce qu’elle attend. Des idées, à gauche ? Non ? Tant pis.

Ça n’a pourtant pas l’air si compliqué sur le papier, mais si on regarde d’un peu plus près, par exemple en cliquant sur le lien de la rubrique, on remarque qu’en fait si, c’est infernal de complexité. Et barbant. Et long. Vous savez quoi ? C’est vous qui avez raison en fin de compte : ne cliquez pas sur ces liens.

Contentez-vous des photos.

Contentez-vous des photos.

Sinon, vous allez lire entre autres un compte-rendu d’un discours de Michel Sapin, ancien ministre français du travail, évoquant les défis de l’automatisation dans le monde professionnel. Vous y trouverez beaucoup de phrases du type « il faut prendre soin du travail, le changer, le faire évoluer sans cesse, pour le faire non pas contre la technique, mais grâce à la technique », ou « le métro peut être automatique, mais ses quais ne doivent pas rester vides de personnels », des idées (pour peu qu’on veuille bien appeler ça « idées ») qui n’apportent strictement rien de concret.

Parce qu’il y a deux écoles de pensée sur ce sujet : d’un côté une qui considère d’un point de vue mathématique qu’une diminution des places de travail ne peut que nuire à une société basée sur la croissance et le pouvoir d’achat et, de l’autre côté, une qui avance que nous sommes dans une phase de restructuration et que l’emploi coulera à flots lorsqu’on aura pris le pli.

« Ne faites pas cette tête, un notable changement va arriver incessamment ! »

« Ne faites pas cette tête, un notable changement va arriver incessamment ! »

Ces derniers argumentent avec des exemples comme l’imprimerie, qui mit à mal plusieurs corps de métiers mais valut à terme la création de beaucoup plus d’emplois. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que des solutions valables cinq siècles plus tôt ne s’appliquent plus de la même manière aujourd’hui. On verra.

Mais revenons-en à maintenant : des supports comme le papier ou le DVD sont appelés à se raréfier et nécessitent de moins en moins de main d’œuvre ; les tâches simples peuvent être exécutées par des machines ou des services basés dans des pays pauvres ; Internet met à mal le commerce de proximité ; l’augmentation de la population ne va pas du tout dans le sens de la diminution de places de travail ; de plus en plus de services sont accessibles gratuitement via le net. Ça commence à faire pas mal d’épines dans le flanc du monde du travail tout ça, et l’on se tourne vers les décideurs pour trouver des solutions. Qu’est-ce que ça donne ?

Eh bien – et c’est là que je vais me faire des copains – comment réagissent les grandes entreprises devant l’augmentation de demandeurs d’emploi et de la précarité ? Probablement en sabrant le champagne. Parce que je n’apprends rien à personne en affirmant que cette situation va totalement dans le sens de ceux dont on attend des propositions d’amélioration. Juste Ciel, comment vous feraient-ils accepter un poste dans le télémarketing ou des boulots à la demande, précaires et payés au lance-pierres, si vous n’étiez pas au bord du gouffre ? Combien de grands bureaux seraient vides si le monde de l’emploi devait être attractif ?

« Attendez un peu mes gaillards, le Futura-Ouvritron 5000 n'a pas peur du soleil et ne gaspille pas sa force de travail à s'aménager un coin pour la pause. À la porte ! »

« Attendez un peu mes gaillards, le Futura-Ouvritron 5000 n’a pas peur du soleil et ne gaspille pas sa force de travail à s’aménager un coin pour la pause. À la porte ! »

Et avant que je me fasse crucifier par l’amicale des entrepreneurs de ma région, j’ajouterai qu’il existe quantité de patrons, notamment dans les PME, qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre leur personnel à l’abri, certes. Mais au bout d’un moment, si vous ne ventilez pas, c’est la concurrence, celle qui ventile, qui vous bouffera.

Alors quand je dis qu’on n’a pas envie de changer, j’entends par là que ceux qui sont capables d’amener un changement sont les mêmes qui tirent les marrons du feu de la précarité actuelle. Parce qu’attendre une décision de la politique n’est malheureusement pas une solution, pour une raison évidente :

La démocratie ne marche plus très bien

« Elle n’a jamais tellement marché » me répondrez-vous amèrement, et j’espère que ce n’est pas moi qui vous ai rendu maussade comme ça. Mais si allez : ça ne fonctionne pas si mal. Surtout en Suisse. C’est juste dommage que ça ne serve plus à grand chose.

Beaucoup de gens (environ 7 millions) vous diront qu’en Suisse, on a la plus belle démocratie du monde et c’est peut-être vrai ; parce que contrairement à bien des pays, les votations ici-bas ne consistent pas qu’à élire une poignée de types de temps à autres puis à espérer qu’ils ne feront pas trop de conneries. Chez les Helvètes, dedieu, on vote pour tout, tout le temps, partout. Ça vote dans tous les coins, il ne se passe pas une journée sans qu’un projet essentiel soit décidé par le sacro-saint Peuple.

Mais si, vous allez voir : cette année, on a voté pour (enfin, généralement contre)

  • une histoire de diagnostic préimplantatoire,

  • harmoniser le système des bourses d’étude,

  • une taxation supplémentaire des successions,

  • la modification d’une loi sur la redevance TV,

  • exonérer d’impôts les allocations pour les enfants et la formation,

  • remplacer la TVA par un machin sur l’énergie.

Et ça, c’est à l’échelle nationale. Il y a aussi des votations cantonales et communales, bref, on a tout le temps la gueule ouverte.

Certes, il nous arrive parfois de voter pour des lois qui vont UN PEU à l'encontre des Conventions de Genève, du droit international, des Droits de l'Homme et du bon sens, mais c'est aussi ça, la beauté de la démocratie.

Certes, il nous arrive parfois de voter des lois qui vont UN PEU à l’encontre des Conventions de Genève, du droit international, des Droits de l’Homme et du bon sens, mais c’est aussi ça, la beauté de la démocratie.

(Dessin : Mix & Remix)

Et c’est très bien, mais si vous observez attentivement cette liste, vous constaterez qu’à aucun moment il n’est fait mention de « votation pour savoir si on accepte de se faire imposer un engrais chimique de merde qui va transformer le sol national en nécropole » ou « votation pour définir notre propension à ramper comme tout le monde devant les multinationales ».

Alors oui, c’est mignon comme tout de pouvoir voter, mais enfin, si ça sert juste à déterminer où et quand on va planter un arbre, autant bâcher. Parce que je pense qu’on est d’accord pour dire que les grands défis du futur n’ont strictement rien à voir avec la redevance TV ou l’impôt sur les successions. Bien sûr, cela reste une bonne chose de pouvoir s’exprimer sur ces sujets, mais on aimerait aussi pouvoir évoquer les points vraiment importants. Ça fait combien de temps qu’on sait que les multi’ disposent de combines à rallonges leur permettant de ne payer pratiquement aucun impôt ? On vote ? Non ? Tant pis.

Alors vous me direz qu’il est normal que l’on ne puisse pas déterminer la marche d’affaires internationales et vous aurez raison, comme toujours. Ces trucs-là sont décidés ailleurs, soit on fait avec, soit on s’isole complètement. Donc on laisse faire. On laisse pratiquer le dumping salarial, la délocalisation, la concurrence avec des produits pas chers parce que fabriqués par des gosses, la spéculation sur les matières premières, la destruction de l’écosystème planétaire et toutes les combines pratiquées depuis des décennies qui ont abouti à la crise de 2008 (qui n’en est pas une d’ailleurs, c’est juste une conséquence logique de la politique de Nixon, Reagan, Thatcher et consorts, et ça ne fait que commencer) ainsi qu’à une foutue extinction majeure qui, soit dit en passant, va nous pousser vers la sortie, ce dont on devrait peut-être se préoccuper. Si seulement on pouvait voter hein ?

« Alors oui, nous avons peut-être mésestimé l'impact que notre mode de fonctionnement aurait sur le futur. Nous ne pouvions pas savoir, mais soyez sûrs d'une chose : on est désolé. »

« Alors oui, nous avons peut-être mésestimé l’impact que notre mode de fonctionnement aurait sur le futur. Nous ne pouvions pas savoir, mais soyez sûrs d’une chose : on est désolé. »

Et puis bon, on ne va pas trop s’attarder sur ce point parce qu’il est assez convenu, mais au vu du nombre de politiciens directement impliqués dans l’économie ou l’industrie, il est illusoire d’en attendre des propositions concrètes. Lorsque les lobbies croulent sous le fric et que l’opposition n’a pratiquement pas un rond (et encore moins d’idées), on se dit que c’est de toute façon mal barré, parce que ne me dites pas que la politique n’a pas viré au marketing.

Donc finalement, lorsque je vote, j’ai deux possibilités : je peux voter à gauche et contribuer à faire passer des lois que l’on m’assure nuisibles à l’emploi, ou alors je donne ma voix à la droite et renforce cette politique favorisant le dumping salarial, la délocalisation et les licenciements déguisés en restructurations.

Alors est-ce que je peux pousser au cul pour créer des emplois dans mon pays ou influer sur l’écologie, moi et ma voix toute puissante de privilégié vivant dans la meilleure démocratie du monde ? Nope. Que pouic. Parce que certes, le peuple est le pouvoir, mais le pouvoir ne doit pas influer la marche des entreprises. Alors bon…

Si la majorité des gens ne vote pas, je pense qu’il ne faut pas en chercher la raison beaucoup plus loin. Nous sommes de gentils chiots dans un joli jardin, et on se dit « chouette, on peut l’arranger comme on veut ! », alors on se dispute pour savoir si on va mettre le bol d’eau à droite ou à gauche, mais nous ne choisissons en aucune façon quand ou comment on va nous promener.

Les plus gros objets jamais volés

Publié: 16 avril 2015 dans Economie

Je suppose que comme moi, la dernière fois que vous vous êtes livrés au larcin, c’était dans un contexte étudié pour être pratique ; le vol étant une activité encore mal perçue tant du point de vue social que judiciaire, on cherche à y recourir avec un minimum de prudence. C’est dans cet état d’esprit qu’un carjacker privilégiera un véhicule de ville sobre par rapport à un camion de pompiers ou qu’un ambitieux escroc préférera postuler à la HSBC plutôt que mettre au point un plan infiniment complexe pour dévaliser un casino.

Les vols les plus monumentaux n'existent que dans les films, les jeux vidéo et la finance internationale.

Les vols les plus monumentaux n’existent que dans les films, les jeux vidéo et la finance internationale.

Or, si le vol est un concept que l’on décline en un très large spectre allant du racket à l’école au crime organisé en passant par le mail du roi nigérien, on tend de façon injuste à oublier sa branche la plus couillue : le gros vol, à prendre au sens littéral.

Alors aujourd’hui accrochez-vous, parce qu’on va s’intéresser à du lourd, au propre comme au figuré.

Ponts et chaussées

Lorsque l’on construit un pont ou une autoroute, on entend toujours dire qu’il a coûté un saladier mais on sait qu’il ne s’agit pas que des matériaux, il y a aussi le terrain, les architectes, les projets, les salaires des ouvriers, les petites combines et le ruban d’inauguration, autant de facteurs qui contribuent à sa valeur totale.

En Russie, on voit la chose autrement : le matériel qui compose ces structures a un prix, point. L’avantage du béton ou de l’acier sur l’or ou les pierreries, c’est que c’est trouvable en abondance, partout. Il n’y a qu’à se baisser pour en ramasser.

Se baisser avec l'outil approprié.

Se baisser avec l’outil approprié.

Ainsi, en tous cas trois ponts ont déjà été volés dans ce pays ; des gens déboulent de nuit avec l’équipement adéquat, découpent l’acier qui les composent et s’en vont avec direction le marché noir, laissant une bonne surprise aux habitants des environs se rendant au boulot le lendemain matin.

L’un de ces vols, concernant un pont de cinq mètres essentiellement construit en bois, fut promptement résolu par la police qui n’eut qu’à suivre les traces laissées dans le sol par la structure et le tracteur qui l’avait arrachée d’un bloc pour retrouver le tout dans le jardin du coupable, un jeune de 23 ans qui n’avait pas vu que son plan comportait une faille.

Les deux autres affaires par contre n’ont pas été élucidées à ma connaissance, mais ça avance : comme les deux ponts volés étaient relativement proches l’un de l’autre, les investigateurs, qui ne laissent aucun détail leur échapper, pensent que les deux méfaits pourraient être liés entre eux.

Par un pont, littéralement.

Par un pont, littéralement.

Moins de chance par contre pour un Russe de 40 ans, également trahi par les traces laissées dans le sol par les chenilles de la grue dont il se servait pour charger un camion de plaques de béton qu’il découpait et récupérait à même la route.

Une église

Si les Russes peuvent nous surprendre par leurs ressources et leur culot – je ne pensais même pas qu’il était possible de voler un pont – n’allons surtout pas croire qu’ils se laisseront intimider par le courroux divin : quelque part à trois cents bornes au nord-est de Moscou, c’est une église vieille de deux cents ans qui a été fauchée, brique par brique.

« Qu'est-ce que tu me donne contre ce manteau de fourrure, ce sac à main et cette petite église orthodoxe ? »

« Qu’est-ce que tu me donnes pour ce manteau de fourrure, ce sac à main et cette petite église orthodoxe ? »

Aujourd’hui, il ne reste de l’humble maison de Dieu qu’une triste portion d’un mur et deux ou trois fondations. L’opération a vraisemblablement duré moins d’un mois et implique peut-être pas mal d’habitants d’un bled voisin qui auraient répondu à l’offre d’un entrepreneur des environs. Toujours est-il que l’essentiel du butin a été réparti dans diverses nouvelles constructions, probablement vouées à une abominable malédiction.

Si vous trouvez que la réaction des esprits Indiens face à la profanation est excessive, attendez de voir celle du Tout Puissant !

Si vous trouvez que la réaction des esprits indiens face à la profanation est excessive, attendez de voir celle du Tout Puissant !

Si le vol d’icônes religieuses est souvent à déplorer en Russie comme ailleurs, celui des bâtiments entiers demeure toutefois plus rare ; néanmoins, cette pauvre église n’était apparemment pas la première à disparaître de la sorte dans ce pays décidément très « système D ».

Une cloche d’une tonne et demie

Quitte à dérober quelque chose de gros, autant que ça en vaille la peine puisqu’il faut aller chercher le machin, le transporter et le revendre, le tout sans attirer l’attention. Il est néanmoins très probable que Robert Hunter n’avait pas du tout ça en tête lorsqu’il a procédé au vol d’une massive cloche en cuivre de plus de mille trois cents kilos dans un temple bouddhiste en Amérique.

« Allons décrocher ce monstrueux objet prévu pour faire un maximum de bruit ! »

« Allons décrocher ce monstrueux objet prévu pour faire un maximum de bruit ! »

Ceci dit, l’instrument valait une petite fortune donc on pourrait considérer que le risque encouru était compensé par les promesses de gain, mais gardons-nous d’appliquer ce raisonnement à l’ami Hunter puisque lorsqu’il s’est fait coincer, il essayait de revendre la pièce pour cinq cents dollars.

Parmi le butin saisi par la police, les dizaines de véhicules de toute taille donnent au moins une idée de la façon dont il s’y est pris pour transporter la cloche ; cette dernière a pu retrouver sa pagode pour le plus grand bonheur de la communauté bouddhiste locale, dont le bonze moine chef de culte (comment appelle-t-on un prêtre bouddhiste ?? ) n’avait pas caché son pessimisme quant à la perspective de la revoir un jour.

« Pensez-donc, une cloche bouddhiste d'une tonne, tout le monde la voudra ! »

« Pensez-donc, une cloche bouddhiste d’une tonne, tout le monde la voudra ! »

Une plage

Oui oui, une plage.

D’ordinaire, les éléments naturels composant nos paysages comme des forêts, des montagnes ou des plages sont considérés comme relativement acquis, on ne s’attend pas à les voir s’envoler en une nuit.

Ça prend quand même deux ou trois ans.

Ça prend quand même deux ou trois ans.

Et pourtant ! En juillet 2008, un peu moins d’un kilomètre de plage disparut du jour en lendemain en Jamaïque, où la course aux matériaux de construction est intense ; la quantité de sable que ça représente aurait nécessité pas moins de cinq cents camions et d’une façon ou d’une autre, l’ensemble de l’opération s’est déroulée sans que personne ne remarque rien d’anormal.

Je vous laisse imaginer la déception des touristes !

Je vous laisse imaginer la déception des touristes !

Et bien sûr, le coupable n’a jamais été arrêté, parce que cinq cents camions chargés de sable qui disparaissent sur une île est un défi insurmontable pour la police ; la population n’étant pas dupe, elle a bien compris que ses loyaux défenseurs de l’ordre étaient mouillés jusqu’au cou et que pour trouver le sable manquant, c’est probablement dans la pierre qui compose les nouveaux hôtels qu’il faut chercher, ou simplement sur leurs plages.

Gardez-ça en tête la prochaine fois que vous vous rendez en Jamaïque : vos vacances à la plage ont coûté une plage.

Gardez-ça en tête la prochaine fois que vous vous rendez en Jamaïque : vos vacances à la plage ont coûté une plage.

Un char d’assaut

Tout bon militaire américain vous dira que la place d’un tank est dans une base militaire et certainement pas entre les mains d’un désespéré. Ils l’ont appris à la dure.

En mai 1995, Shawn Nelson, vétéran de l’U.S. Army et plombier au chômage, toucha le fond après une longue descente aux enfers due à une vie difficile et quelques soucis dans sa tête. Et comme à cette époque on était un peu moins à cran question sécurité, ils n’eut qu’à entrer dans une base de la garde nationale de San Diego pour en ressortir aux commandes d’un fringant char M-60 Patton de 57 tonnes.

Le mode d'emploi stipule pourtant bien de tenir le véhicule à l'écart des enfants et des malades mentaux.

Le mode d’emploi stipule pourtant bien de tenir le véhicule à l’écart des enfants et des malades mentaux.

Je ne sais pas si c’est toujours le cas aujourd’hui, mais à l’époque les chars démarraient sur une simple pression d’un bouton et la seule chose qui prévenait les vols était un verrouillage du sas. Shawn n’eut besoin que d’une barre à mine pour s’approprier l’engin dont il se servit pour instaurer une nouvelle ère de chaos et de terreur dans les rues de San Diego. Pendant très exactement 23 minutes, le char arpenta les axes de la ville en broyant véhicules, feux de signalisation et à peu près tout ce qui tenait debout.

Et comment s’y prend-on pour stopper un char d’assaut de plus de cinquante tonnes ? Et bien on ne peut pas et la police désemparée ne voyait pas vraiment d’autre option que de suivre sa progression en lui demandant de s’arrêter s’il vous plaît et en exhortant la population à quitter la route. Fort heureusement, les munitions de l’engin étaient stockées dans un autre bâtiment que les chars et Nelson n’eut donc pas le loisir d’ajouter sa mitrailleuse et son monstrueux obusier à la petite fête qu’il improvisait.

Les conversations radio de la police sont sans équivoque : - "Voyez-vous un moyen d'arrêter cette chose ?" - "Euh... Ben... Non, pour être honnête..."

Les conversations radio de la police sont sans équivoque :
– « Voyez-vous un moyen d’arrêter cette chose ? »
– « Euh… Ben… Non, pour être honnête… »

S’il se contenta au début de rouler sur des véhicules à l’arrêt et des infrastructures urbaines, il commença à voir plus gros au fil des minutes et tenta notamment de détruire un pont (qu’est-ce qu’ils prennent, les ponts, dans cet article) en fonçant dans ses piliers, heureusement en vain. Après un quart d’heure de course dans la ville, il finit par atteindre l’autoroute ; moins d’un kilomètre plus loin, il essaie de rejoindre la piste opposée et vous pouvez imaginer l’angoisse qui saisit la police à la perspective du carnage qu’il ne manquera pas de causer. Heureusement, ô combien heureusement, il se coinça irrémédiablement entre les deux voies et l’engin ne bougea plus.

Les agents passèrent en mode « guérilla » et se jetèrent à l’assaut du monstre immobilisé, franchirent le sas de la même manière que Shawn s’y était pris une petite demi-heure plus tôt et exhortèrent le pilote à sortir. Celui-ci tenta de manœuvrer pour dégager le char et se fit abattre aussi sec.

Ne soyons pas trop durs ni envers Shawn Nelson, ni envers la police ; si le char avait rejoint la piste opposée, il y aurait libéré l’Enfer et les agents devaient absolument saisir cette occasion d’en finir ; en outre, ils ne lui ont pas mis un pruneau dans la tête, mais l’ont touché à l’épaule, espérant le neutraliser sans le tuer. Quant à Shawn, les procès délirants qu’il avait intenté à l’encontre de la ville ainsi que la galerie qu’il creusait dans son jardin pour chercher de l’or indique bien que le malheureux n’avait plus toute sa tête. En 1995, on vivait la fin de cette époque aujourd’hui bien lointaine où l’on pouvait raisonnablement faire confiance aux citoyens pour, vous savez, ne pas voler un tank. L’évolution de la société et sa propension à pousser au désespoir une partie de ceux qu’elle laisse sur le carreau nous vaut aujourd’hui de devoir nous méfier de nous même, mais cette situation est relativement nouvelle. Il a fallu des travers tels que l’affaire Shawn Nelson pour qu’on revoie les choses.

Et à l’heure actuelle, bien sûr, ce genre de leçon a été bien retenue. Essayez de voler un char aux USA, pour voir…

Aussi, vous vous en doutez, les vidéos sont trouvables sur Youtube :

Les galères de demain

Publié: 12 mars 2015 dans Economie

Il est aujourd’hui communément admis que la propension de l’espèce humaine à brandir son admirable technologie comme un gourdin lui vaudra avant peu un viril retour de manivelle. Là où l’on cherche aujourd’hui à percer les secrets de la supraconductivité, on se livrera demain des guerres meurtrières pour la domination d’un lopin de terre cultivable ou pour voler le feu d’une tribu rivale.

Bien entendu, lorsque nos descendants vêtus de cuir et de fourrures arpenteront les ruines de nos villes pour y chasser la mouche géante ou le zombie mutant, il leur sera légitime de demander comment on en est arrivé là lorsqu’ils compareront leur monde à celui que vous, vénérable ancien de la tribu, leur décrirez au coin du feu, relatant la gloire des tours qui défiaient le ciel et le suspense insoutenable de Top Chef.

Remarquez, grâce à l'état islamique, la boucle est bouclée : on se souviendra de nous de la même manière que nous nous souvenons de l'Empire Romain ou de la Babylonie, à savoir une civilisation avancée mais décadente en guerre contre des barbares.

Remarquez, grâce à l’état islamique, la boucle est bouclée : on se souviendra de nous de la même manière que nous nous souvenons de l’Empire Romain ou de la Babylonie, à savoir une civilisation avancée mais décadente en guerre contre des barbares.

Et assez logiquement, vous leur répondrez que c’est parce que nous étions menés par des dirigeants cupides qui ne levaient pas le petit doigt pour régler les problèmes engendrés par leur course au profit. Or, ça ne sera pas tout à fait vrai : selon moi, ils lèvent bel et bien un doigt.

Nous construisons des barrages en carton

Début des années 2000, un consortium d’entreprises brésiliennes du nom d’Enercan obtient le droit de construire et d’exploiter un barrage dans le sud du pays, sur le fleuve Canoas. Le barrage de Campos Novos voit le jour peu après, ruinant l’écosystème proche, annihilant l’économie locale basée sur la pêche et enjoignant la population à aller se faire foutre, mais ailleurs.

Ajoutons également qu’ils n’avaient pas nécessairement procédé à tous les contrôles requis dans la vallée devant accueillir le barrage, oubliant notamment de vérifier si ladite vallée était apte à supporter son poids. Quelques mois à peine après la fin des travaux, un tunnel massif s’écroula sous la construction et d’inquiétantes craquelures apparurent à sa surface.

Trois fois rien.

Trois fois rien.

Dès lors, l’équivalent du contenu d’une piscine olympique se déversait à chaque seconde à travers la structure et fusait en direction d’un plus petit barrage situé en aval qui, fort heureusement, tint le choc. Il est estimé que si l’incident avait eu lieu durant la saison des pluies, la construction aurait été débordée et les habitants du coin auraient bu une énorme tasse ; Enercan, devant le risque que son bébé faisait courir aux populations locales, décida de ne rien dire du tout et entama (peut-être) quelques vagues travaux de réfection dans un silence cérémonieux tandis qu’un des responsables du projet indiquait qu’aucun dégât n’était visible sur la structure.

« Quoi, ça ? Non, c'est parfaitement normal ça, c'est des... des... c'est parfaitement normal ! »

« Quoi, ça ? Non, c’est parfaitement normal ça, c’est des… des… c’est parfaitement normal ! »

Dès 2007, ils remplirent à nouveau les réservoirs et voilà. Remarquez, si aujourd’hui le barrage tient toujours debout, c’est bien qu’ils ont dû trouver un truc pour sauver les meubles, donc on admettra que ça aurait pu être pire. Sauf peut-être pour Enercan, puisque l’ONU a entamé une procédure à l’encontre du consortium pour avoir bafoué les droits de l’Homme à peu près à chaque étape du projet.

Histoire vaguement comparable (en ce qu’elle inclut aussi un barrage, rien d’autre) à Mossoul, en Irak, où le plus grand barrage du pays, situé sur le Tigre, est tout simplement condamné à long terme, ce qui n’est pas si surprenant quand on sait qu’il a été construit sous Saddam Hussein et qu’il devait représenter la force de son régime (il ne faut pas tendre des perches pareilles à la fatalité). Son problème, c’est qu’il repose entièrement sur une base de gypse et de calcaire, qui sont des matériaux solubles. Donc la question n’est pas de savoir s’il va céder, mais quand. Et le résultat sera une vague de vingt mètres de haut qui déferlera sur Mossoul avant de s’en aller inonder une bonne partie du pays.

Le barrage est néanmoins capital à toute la province, alimentant d’innombrables foyers en électricité et irriguant toutes les cultures de la région, ce qui veut dire que ceux qui survivront à la vague devront encore se taper une famine. Aucun doute, c’est un pur barrage de dictateur !

On notera quand même que bien qu'initiée par un dictateur, la construction du barrage s'avéra moins vicelarde envers les populations des environs que celui du Brésil.

On notera quand même que bien qu’initiée par un despote, sa construction s’avéra moins vicelarde envers les populations des environs que celui du Brésil.

Autant dire que s’il devait céder, les pauvres Irakiens, qui dégustent déjà bien assez sans qu’on leur rajoute un tsunami et une famine, verront les dernières décennies de guerres et de tyrannie comme des vacances qui viendraient de se terminer ; aussi, de continuels travaux visent à renforcer la structure au fur et à mesure qu’elle s’affaiblit pendant qu’un autre barrage est construit en vitesse un peu plus bas.

Et bien entendu, comme si cela n’était pas assez tendu, la menace de l’état islamique plane sur l’ensemble du projet : le barrage de Mossoul est un lieu stratégique de premier ordre, celui qui le contrôle peut déclencher des famines à l’envi et renvoyer toute la région au moyen-âge en la privant d’électricité, perspectives tout à fait à même de plaire à des djihadistes. Ces derniers avaient du reste pris le contrôle des lieux le 7 août 2014 avant de décamper dix jours plus tard sous les balles des Kurdes et les bombes américaines.

Voilà qui devrait aider à relativiser la lente érosion du calcaire.

Voilà qui devrait aider à relativiser la lente érosion du calcaire.

Les océans virent à la décharge chimique

Dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale, plusieurs dirigeants de nations convinrent entre eux de diminuer leurs stocks d’armes bactériologiques afin de réduire les risques que ces machins représentent pour l’espèce humaine et l’environnement.

Et comme ils n’étaient finalement pas très au clair sur le principe de menace sur l’espèce et l’environnement, ils décidèrent de balancer leurs excédents à la baille : entre 1946 et 1972, plusieurs pays immergèrent des tonnes et des tonnes d’armes chimiques (les traiter autrement coûte cher) dans diverses zones près des côtes (le carburant pour bateaux coûte cher) qu’ils indiquèrent, dans le meilleur des cas, sur un ou deux registres jamais consultés par personne.

Et on sait très bien comment tout cela finira.

Et on sait très bien comment tout cela finira.

Depuis le début des opérations, plus de 500 personnes à travers le monde, essentiellement des pêcheurs, ont déjà dû être hospitalisées pour intoxication à l’arsenic après avoir ramené la mauvaise prise. Évidemment, la vie marine en prend pour son grade et le processus de traitement naturel sera infiniment long.

« L'espadon-zyklon, c'est pour Monsieur ? »

« L’espadon-zyklon, c’est pour Monsieur ? »

Comme ces largages ont été généralement faits à la va-vite et répertoriés n’importe-comment, il est aujourd’hui peu évident de savoir quelles parties des océans contiennent de larges fosses remplies de résidus de gaz mortels. Accident après accident, on arrive toutefois à se faire une idée plus précise de la situation et à indiquer sur les cartes des zones tellement vastes parce qu’approximatives que les pêcheurs n’ont pas d’autres choix que de les ignorer.

Un de ces jours, il y en a un qui va croire qu'on s'en prend à lui au moyens d'armes de destruction massive et on ne va pas rigoler.

Un de ces jours, il y en a un qui va croire qu’on s’en prend à lui au moyen d’armes de destruction massive et on ne va pas rigoler.

Le nuage brun d’Asie n’en est qu’à l’échauffement

Chaque année, entre janvier et mars, de grandes parties de l’Inde et du Pakistan se voient recouvertes d’un lourd nuage brun que les chercheurs baptisèrent « nuage brun d’Asie », préférant sans doute consacrer leur énergie à trouver les causes de sa formation plutôt qu’un nom original.

Appelons un chat un chat.

Appelons un chat un chat.

Sans surprise, on apprend que ce monstre, mesurant la superficie des États-Unis et épais de trois kilomètres, est formé par l’accumulation de tout ce que l’Inde et le Pakistan émettent comme gaz, plus encore une aimable participation d’une partie de la Chine ; et comme les pluies entre janvier et mars sont presque inexistantes en ces lieux, le nuage reste bien peinard au dessus des têtes des habitants.

Le fait de pouvoir se prétendre à Silent Hill n'est qu'une faible consolation.

Le fait de pouvoir se prétendre à Silent Hill n’est qu’une faible consolation.

Vous vous doutez certainement de l’impact que ce machin a sur la population et l’environnement : beaucoup de morts (avec des sources oscillant entre quelques centaines de décès par année dans toute l’Asie à deux millions rien qu’en Inde, merci internet), décalage des phénomènes climatiques sur lesquels repose tout l’agriculture locale, ainsi qu’un effet boule de neige sur la météo de la moitié du globe, précipitant la fonte des glaciers himalayens et générant des cyclones dans les régions alentours.

Bien entendu, le phénomène pourrait grandement se résorber si un effort conséquent était fourni dans les pays impliqués, tant par la population que par l’industrie et les dirigeants. Et comme cela n’arrivera pas parce que ces gens sont comme nous, à savoir qu’il veulent bien qu’un effort soit fait, mais pas faire un effort, le nuage brun d’Asie va poursuivre son bon travail, grandement participer au réchauffement climatique et à la fonte des neiges, générer inondations par-ci et sécheresses par-là et impacter des milliards de vies.

Nous gérons le nucléaire comme le reste

Des tragédies comme Tchernobyl et Fukushima incitent à la réflexion et plusieurs pays ont déjà manifesté leur intention de cesser de recourir à l’atome. Toutefois, il faut bien admettre que les alternatives « propres » ne sont pas légion et beaucoup pensent qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Après tout, une attention soutenue et des contrôles rigoureux devraient être à même de prévenir la casse et les drames seront évités si les dirigeants du nucléaire assument sérieusement leurs responsabilités et font passer la sécurité des nations avant leurs prof— crotte. Bon, tant pis.

Vous savez le point commun entre Tchernobyl et Fukushima : la communication sur les dangers liés à la catastrophe se limita à quelques vagues grommellements entrecoupés d’hésitations et de raclements de gorges et les risques en eux-mêmes furent considérablement minimisés.

« Les résultats de l'enquête sont tellement rassurants que nous autres de la direction de TEPCO allons fêter ça avec des vacances à l'autre bout de la planète pendant que les associations de jeunesses et sports finissent de nettoyer les lieux. »

« Les résultats de l’enquête sont tellement rassurants que nous autres de la direction de TEPCO allons fêter ça avec des vacances à l’autre bout de la planète pendant que les associations de jeunesses et sports finissent de nettoyer les lieux. »

Mais si l’on a appris une chose à propos du nucléaire, c’est que lorsqu’une tuile arrive, on sait qu’elle va durer un moment. Probablement plus longtemps que notre espèce d’ailleurs, donc si on règle le problème en deux coups de marteau, il ne fait aucun doute qu’il faudra écoper plus tard. C’est ce qui se passe en ce moment-même à Tchernobyl, où le sarcophage devant isoler le site corrompu commence à accuser le poids des années ; une structure attenante s’est même effondrée dernièrement à cause de la neige, tandis que d’autres rapports indiquent que les matériaux contenus au sein même du sarcophage risquent de s’enfoncer au fil des années dans le sol, jusqu’à atteindre des eaux souterraines. Le résultat, couplé à quelques théories du pire, serait une explosion de vapeur dont les conséquences seraient largement plus méchantes que celles des événements de 1986.

Heureusement, des travaux sont actuellement entrepris pour construire un second sarcophage propre à prévenir tout risque pendant encore un siècle ; ce sont les entreprises françaises Bouygues (vous savez, ceux qui délocalisent au Turkménistan) et Vinci (vous savez, les esclavagistes du Qatar) qui empochèrent le contrat, valant à 1200 ouvriers de travailler aujourd’hui à trois cents mètres du réacteur sans prime de risque aucune, puisque les lieux ont été jugés sûrs par des experts (de Bouygues et de Vinci).

Il s’agit d’un des plus monstrueux chantiers jamais entrepris et s’il est mené à bien, sans tergiverser sur tel ou tel point, Tchernobyl sera probablement sous contrôle pendant quelques temps. Mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un petit doute, d’une part parce que Bouygues et Vinci et d’autre part parce que les travaux sont actuellement à l’arrêt dans l’attente de nouvelles garanties de l’Ukraine qui a, pour l’instant, d’autres priorités.

Tchernobyl n'est pas la seule menace nucléaire qui plane sur l'Ukraine.

Tchernobyl n’est pas la seule menace nucléaire qui plane sur l’Ukraine.

EvilBank Inc.

Publié: 20 novembre 2014 dans Economie

On tend à considérer les banques comme des corporations maléfiques dirigées par d’impitoyables tyrans à une idée tordue près de devenir les méchants du prochain James Bond ; quelque part, les toutes grandes compagnies financières sont ce que nous avons de plus proche des superméchants de cyberpunk, de steampunk ou de dieselpunk.

Bref, punk.

Bref, punk.

Pourtant, on sait que le monde est plus subtil que ça, que même le dirigeant tout sec qui condamne un pays du tiers-monde à la famine pour gagner la Cadillac du concours annuel du plus gros bénéfice a un cœur qui bat on ne sait pas trop où, qu’il fera peut-être un beau geste un jour dans sa vie et qu’il ne ricane pas trop longtemps lorsqu’il met une famille à la rue. Et qu’il n’est assurément pas punk. En dépit de ce qu’on veut croire pour nous conforter dans notre conception manichéenne de la société, les dirigeants des banques ne sont pas des monstres sans foi ni loi qui coupent votre main, prostituent vos enfants et gèrent des cartels de drogues.

En général.

La Banque Nugan Hand gère le trafic d’héroïne et coupe votre femme en morceaux.

En 1973, la banque Nugan Hand voit le jour en Australie et il apparaît à première vue que l’établissement a été fondé par Bruce Wayne et le Grand Schtroumpf pour offrir une solution durable à la pauvreté et la faim dans le monde : leurs clients sont de respectables notables parmi lesquels des généraux et des amiraux et les deux membres fondateurs sont respectivement avocat et ex-béret vert.

Ouvrir un compte chez Nugan Hand, c’était rejoindre ce club d’honnêtes citoyens actifs dont l’argent profitait à la société occidentale toute entière tout en bénéficiant d’un taux d’intérêt de 16%. Ça ne cache rien du tout.

Voici d'ailleurs le calcul sur lequel ils se basèrent.

Voici d’ailleurs le calcul sur lequel ils se basèrent.

La banque fut initialement fondée pour servir de couverture aux revenus des trafics d’armes et de drogues confiés à l’ancien béret vert Michael Hand par la pègre internationale ; durant les sept années d’activités de l’établissement, Nugan et Hand vola environ cinquante millions de dollars à ses investisseurs, qui s’ajoutèrent aux vingt-cinq millions offerts à Hand lors de l’ouverture de la banque.

L’établissement toutefois s’effondra en 1980, lorsque l’associé de Hand, Francis Nugan, mit fin à ses jours et qu’un jeu de dominos de révélations scabreuses s’engagea, néanmoins trop lentement : la dernière fois que Hand fut aperçu, il embarquait pour les îles Fidji muni d’une fausse barbe. On suppose qu’il reçut une nouvelle identité de la part de la CIA et repartit quelque part poursuivre son beau travail.

Déguisement infaillible.

Comme quoi ça ne fonctionne pas que dans Tintin.

Quant aux associés du duo hauts placés dans l’établissement, ils refusèrent de parler de leurs activités. Comme ça. On le leur demanda, ils répondirent merde et voilà, fin de l’histoire. Peut-être que leurs femmes restèrent entières grâce à ça, ceci dit : durant leurs années glorieuses, Michael Hand avait clairement expliqué à ses cadres que s’ils se montraient trop bavards, il ferait couper leurs épouses en morceaux pour les leur envoyer par la poste.

Ah, et au cas où, les investisseurs floués ne revirent jamais le moindre centime.

La Banque des Prêtres inspire « Le Parrain III »

La Banco Ambrosiano a été fondée en 1896 par Monseigneur Giuseppe Tovini pour offrir aux membres de l’église une sainte alternative aux banques laïques et apostates traditionnelles.

À la fin de la guerre, craignant la montée en puissance communiste, la banque commence à étendre ses activités et nomme aux postes clés d’éminents hommes d’affaires de l’église comptant des amis dans la politique, l’industrie et la mafia. À sa tête, Roberto Calvi mène l’établissement vers tant de prospérité qu’il est rapidement surnommé le « banquier de Dieu ».

Ça se confirme au premier coup d’œil.

Ça se confirme au premier coup d’œil.

Roberto Calvi était membre de la Loge P2, une coalition illégale d’hommes de pouvoir issus de l’élite financière, politique ou industrielle répondant trait pour trait à nos définitions des sociétés secrètes. Aidé de ses bons amis, le banquier de Dieu blanchit l’argent mafieux, corrompt des hommes d’état italiens ou américains et vend des armes aux deux factions impliquées lors de la guerre civile du Nicaragua dans les années 80.

Et puis, en 1981, la police italienne découvre au cours d’une perquisition les preuves des liens entre Calvi et la Loge P2 ainsi que de nombres d’activités illégales ; condamné à quatre ans de tôle, notre ami sera vite relaxé et, de toute façon, ne perdra pas son poste auprès de la Banque des Prêtres.

Pour une banque, une condamnation pour activités frauduleuses est à ajouter au CV.

Pour une banque, une condamnation pour activités frauduleuses est à ajouter au CV.

C’est surtout avec la mafia que ça commence à grincer ; la banque des prêtres a beaucoup d’argent à eux et la Cosa Nostra commence à serrer Calvi de près. Celui-ci se montre réticent, des incidents s’en suivent : un haut membre de l’établissement démissionne suite à des menaces, un autre est blessé par balles. La justice, de son côté, poursuit ses enquêtes tandis que la confiance des marchés et du public s’érode.

En 1982, une perte de plus d’un milliard de dollars est révélée par la justice ; la secrétaire de Calvi dénonce les combines son boss par écrit avant de se défenestrer et le vieux Roberto s’enfuit d’Italie avec un faux passeport et un déguisement convaincant (il s’était rasé la moustache) pour rejoindre Londres, afin d’échapper aux foudres de la mafia, qui commençait à faire tomber des têtes de-ci de-là. Sa fuite fonctionna super : il est retrouvé pendu sous un pont quelques jours plus tard. La police mène l’enquête et livre son verdict : Calvi a traversé l’Europe et s’est rendu à Londres sous une fausse identité pour s’y suicider.

Sherlock Holmes était malade.

Sherlock Holmes était malade.

Ce n’est qu’en 2003 qu’on décida de ré-ouvrir l’affaire sur une impulsion de la justice et du bon sens pour rapidement constater qu’il s’agissait – stupeur – d’un meurtre.

La Banque d’Italie, l’IOR (l’Institut pour les Œuvres de la Religion, mouillée jusqu’au cou) et le Vatican (qui démentit jusqu’au bout quelque implication que ce soit) mirent la main à la poche pour éponger la dette tandis que la Banque Ambrosiano faisait faillite, remplacée par la Nouvelle Banque Ambrosiano.

À ce qu’on dit, le pape François tente aujourd’hui de démêler l’écheveau de combines financières dans lequel est impliqué le Vatican et quoi qu’on ne puisse qu’applaudir, on a quand même envie de lui conseiller de revoir le Parrain 3 et d’en prendre bonne note.

Le public n'a pas vraiment aimé le Parrain 3 mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a rien à en retirer.

Le public n’a pas vraiment aimé le Parrain 3 mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien à en retirer.

La BCCI fait pareil, mais avec une armée.

Fondée en 1973 par un financier pakistanais, la « Bank of Credit and Commerce International » s’effondra en 1991 sous le poids de ses procès et de ses fraudes, ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre ses activités depuis une planque au Luxembourg. Avec des agences dans 72 pays et des clients parmi les grandes fortunes et les gouvernements du monde entier, l’établissement était devenu suffisamment important pour que sa liquidation génère l’un des plus grands scandales financiers à ce jour. Ce qui n’est pas peu dire.

S’il faut reconnaître une qualité à la BCCI, c’est d’être allée jusqu’au bout de ses convictions : elle ne s’est pas contentée de quelques vagues accointances avec deux ou trois gros bonnets de la mafia ou de la drogue en nommant des tordus à des postes clés, elle a retroussé ses manches et plongé ses mains bien profond dans le cambouis : en 18 années d’activités, la BCCI s’était faite des copains parmi nombre de dictateurs, avait blanchi des montagnes d’argent de la drogue, pris part aux transactions du marché noir nucléaire, vendu des informations secrètes des USA à l’Iraq, géré des revenus en provenance de prostitution illégale et travaillé avec des organisations terroristes.

Business is good !

Business is good !

La BCCI avait même son propre réseau de gros bras armés, le Black Network, dont la fonction était de gérer des branches déjà plus en marge de l’économie traditionnelle, comme par exemple le kidnapping, le chantage ou le meurtre.

Bon nom, ça, "Black Network". SPECTRE serait si fier.

Bon nom, ça, « Black Network ». SPECTRE serait si fier.

Il faudra une fronde majeure impliquant de nombreux pays pour faire sombrer l’établissement, qui laissera un trou de vingt milliards de dollars, et l’on remarquera une petite dizaine d’années plus tard que certains cabinets devant gérer sa liquidation avaient été soudoyés. À terme toutefois, le dirigeant de BCCI écopa de 14 ans de prison.

HSBC est trop grande pour sombrer et vous emmerde

Jusqu’ici on s’est focalisé sur des banques que l’on ne connaît pas ou peu, mais ça ne veut certainement pas dire que les établissements plus renommés sont respectables. Tapez « affaire – nom de n’importe quelle banque – » sur Google et vous trouverez des articles traitant de méfaits et de scandales remontant jusqu’au paléocène.

Finalement, ces petites banques obscures blanchissant de l’argent sale sont aux grandes institutions ce que les bandes de voleurs du Far-West sont aux réseaux du crime organisé moderne. La différence réside essentiellement dans le fait que lorsqu’une troupe de bandits terrorisait El Paso, le Marshall arrêtait ou descendait toute l’équipe sans se demander si l’économie d’El Paso y laisserait des plumes.

"Avez-vous pensé aux revenus que cette bande génère au saloon et à la maison close ?"

« Avez-vous pensé aux revenus que cette bande génère au saloon et à la maison close ? »

Fondée au 19ème siècle à Londres pour gérer les profits du commerce maritime et surtout acheminer de l’opium en Chine en dépit des protestations de son gouvernement, la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation devint rapidement l’un des établissements financiers les plus conséquents au monde et diversifia ses activités criminelles à un point qui lui aurait valu un froncement de sourcils de Vito Corleone.

En 2012, une investigation majeure rendit un rapport de mille pages énonçant une liste sans fin de profits liés au trafic de drogues, au crime organisé et au terrorisme, démontrant également des corrélation avec plusieurs meurtres irrésolus. Particulièrement présente au Mexique et en Colombie, la HSBC était en affaire avec les principaux cartels de drogue depuis des décennies, à tel point que celui de Sinaloa avait fait développer des cartons de la taille des ouvertures des guichets des agences pour faciliter les dépôts, solutionnant par là le problème le plus haïssable dont on ait jamais entendu parler.

Les crimes liés à la HSBC paraissent tellement déments qu’on serait surpris que leurs projets futurs n’impliquent pas une station spatiale équipée d’un laser ; ont leur découvrit des liens avec Al Qaida, le Hezbollah et la mafia russe et on constata qu’ils avaient aidé l’Iran, la Corée du Nord ou le Soudan à contourner des sanctions internationales.

Et on imagine qu'ils ont une croix toute prête au cas où le Christ reviendrait.

Et on imagine qu’ils ont une croix toute prête au cas où le Christ reviendrait.

Mais dès 2012, les activités illicites de la HSBC furent rendues publiques et le ministère de la justice américain entama une procédure. Au cours du procès, la banque reconnut une liste de délits si longue qu’elle était visible depuis la lune, le procureur général de New-York déclara qu’à côté de la HSBC, tout Wall Street paraissait clean et un de ses substitut ajouta qu’en plusieurs décennies, les dirigeants de l’établissement s’étaient ingéniés à exploiter tous les délits possibles figurant dans le code pour accroître leurs profits.

Et puis la sentence fut prononcée : la banque eut à payer une amende de 1.9 milliard de dollars, soit l’équivalent de cinq semaines d’activités de la firme. Mais rassurez-vous, la sanction ne s’arrêta pas là : certains de ses plus hauts dirigeants virent le versements de leurs primes partiellement différé pendant une période de cinq ans. Dans ta face, HSBC !

Et ça ne se sait pas, mais ils se sont fait taper sur le dos de la main aussi.

Et ça ne se sait pas, mais ils se sont fait taper sur le dos de la main aussi.

Ça fait plaisir de voir que la Loi, ce n’est pas que pour les petits. Les dirigeants des grandes banques devront y réfléchir à deux fois avant de défier la Justice, sous peine de se voir une infliger la sanction la plus éthérée, la plus volubile et la plus « pas sanction du tout » à avoir jamais été prononcée.

Et vous avez là une des origines de la notion « too big to fail ». Réprimander HSBC à la hauteur des crimes (à savoir envoyer les dirigeants dans le Soleil) aurait été néfaste pour le grand dieu Finance dont le sommeil est déjà bien assez troublé comme ça. Alors on ne fait rien. Heureusement, la leçon a quand même porté : la HSBC a reconnu que ses normes internes visant à prévenir le blanchiment d’argent étaient, je cite, « insuffisantes », et que cette mésaventure leur avait ouvert les yeux sur ce problème.

Ceci augure une longue et fastidieuse séance extraordinaire qui risque fort de se prolonger jusqu’à après 17 heures. Vous voyez qu’ils sont bien assez punis comme ça.

Recette pour une dépense inutile

Publié: 17 avril 2014 dans Economie

À l’heure où l’un des grands défis de la société consiste à trouver de nouvelles rentrées monétaires, on peut tous citer de tête quelques moyens de récupérer quelques piécettes, que ça soit en privatisant l’oxygène, en menant des raids sur les bleds voisins pour en ramener des esclaves ou en demandant à chacun de consentir à un léger effort pour limiter les gaspillages. Tout le monde a sa petite idée, c’est très bien.

Tout le monde, sauf les gouvernements bien sûr ; oh certes, décider d’aller chercher des sous ici ou là ne va pas sans heurter quelques sensibilités. À partir du moment où la poche désignée contient du fric, elle a aussi les moyens de faire capoter le projet. C’est pour ça que le pognon, pour finir, on le prend toujours là où il n’y en a pas.

Par contre, quand il s’agit de dépenser, alors là ! Un pays, après tout, c’est comme nous : ça aime bien débourser pour des inutilités qui prendront la poussière dans un placard. Et quand on passe un coup de plumeau dessus, on trouve parfois des surprises :

La centrale nucléaire de Zwentendorf, Autriche

En 1972, l’Autriche lance la construction de la centrale nucléaire de Zwentendorf, qui coûtera l’équivalent de 380 millions d’Euros.

En 1977, la construction arrive à terme. La production d’énergie peut pourrait commencer.

En 1978, le peuple autrichien vote contre son activation par une courte, très courte majorité ; la centrale est maintenue à l’arrêt. S’en suit d’interminables débats sur l’hypothèse de sortir du nucléaire, si tant est qu’ils y soient entrés un jour, mais je ne sais pas si, à un moment ou à un autre, quelqu’un a pensé à demander pourquoi on n’avait pas procédé au vote avant la construction du site.

Depuis, l’usine a servi de lieu de tournage à un film et a vendu une partie de son équipement (un buffet à vaisselle, je crois) à des centrales nucléaires allemandes ; et il est vaguement prévu de la convertir en centrale à énergie solaire dans les prochaines années.

Qu’aurait-on pu faire d’autre avec ces 380 millions d’Euros ?

– Financer entièrement le tournage d’Avatar, mais ça n’aurait pas servi à grand-chose non plus.

– Acheter Cristiano Ronaldo 4,5 fois.

– Acheter l’auteur de ce billet 43685502984529 fois.

– Acquérir 6’300’000 exemplaires de « Manuel technique de Spéléologie » (en couleur) sur Amazon.

Le Palais du Parlement, Bucarest

1983 (on dirait presque un titre de livre) : au retour d’un inspirant voyage diplomatique en Corée du Nord, le dirigeant suprême de l’Empire Roumain Nicolae Ceausescu lançait la construction d’un palais d’une envergure uniquement dépassée par son ego et le Pentagone. Comme il ne manquait pas d’humour, l’édifice fut baptisé « la Maison du Peuple ».

Pour ce faire, il commence par faire dégager ledit Peuple de l’emplacement de sa future Maison en rasant 520 hectares d’habitations, relogeant dans des immeubles généralement inachevés et insalubres entre trente et quarante mille Roumains. Il avait en effet besoin de place, car le monstre se voulait le plus grand bâtiment de pierre d’Europe, et l’avenue y menant devait être plus longue que les Champs-Élysées. De six mètres.

Le monde se souviendra de Ceausescu pendant six mètres de plus que de Napoléon.

Le monde se souviendra de Ceausescu pendant six mètres de plus que de Napoléon.

Je n’ai malheureusement pas trouvé les coûts de construction de la bête, qui font partie des énigmes liées au site, je sais juste que les travaux auraient représenté 40% du PIB annuel du pays (au cas où ça ne vous dit pas grand-chose : c’est gigantesque) et que son édification nécessita l’épuisement de plusieurs carrières de marbre des environs, notamment en Transylvanie. Les villages et monastères avoisinants furent mis à contribution et 20’000 ouvriers travaillèrent jour et nuit sous les ordres de 600 architectes.

La révolution de 1989 mit un terme tragique aux rêves de l’honnête dictateur, qui n’en aurait de toute façon pas profité plus que ça vu qu’il commençait déjà à perdre la boule ; au vu du prix du machin, le nouveau gouvernement ne pouvait pas simplement le flanquer à la poubelle et le monstre de 1’100 pièces reste aujourd’hui la principale attraction touristique de la ville, et sert de palais au parlement. D’ailleurs ils l’ont sobrement renommé « le Palais du Parlement », probablement pour marquer la coupure avec l’ancien proprio. Il abrite aussi d’autres organes politiques, des organisations internationales, des salles de conférences et autres halles d’exposition, ainsi qu’un musée d’art contemporain. Oh, et il n’est même pas tout à fait terminé.

Le richissime américain Donald Trump chercha à acquérir le site pour le convertir en casino, parce que lorsqu’un dictateur meurt on trouve toujours un milliardaire occidental pour trouver que ses idées avaient du bon, mais son offre fut déclinée par le gouvernement, malgré le déficit que la bâtisse engendre. Ils amortissent néanmoins les coûts d’entretien par l’organisation de diverses manifestations, comme par exemple l’immense concert de Michael Jackson, lequel fut d’ailleurs la première personne à apparaître au balcon initialement destiné au despote qui venait d’être fusillé. Il s’illustra en adressant au peuple un vibrant « I love Budapest ! » avant de fuir précipitamment la vindicte populaire en hélico.

L’Hôtel Ryugyong, Corée du Nord

Désireuse d’offrir une réplique cinglante à la construction d’un immense hôtel à Singapour par une société Sud-Coréenne, la Corée du Nord entame en 1987 l’édification de l’hôtel Ryugyong, littéralement la Cité des Saules, à Pyongyang. L’édifice devait dépasser les 300 mètres de haut, proposer 3000 chambres sur 105 étages ainsi que des casinos, des night clubs et des restaurants. Ça a donné ça :

En Corée du Nord il n’y a pas d’argent, mais ils ont prévu des casinos ; il affrontent la famine, mais ils ont prévu des restaurants ; personne ne s’est amusé depuis des éons, mais ils ont prévu des night clubs. Quant à savoir où et quand le projet à merdé…

En Corée du Nord il n’y a pas d’argent, mais ils ont prévu des casinos ; il affrontent la famine, mais ils ont prévu des restaurants ; personne ne s’est amusé depuis des éons, mais ils ont prévu des night clubs. Quant à savoir où et quand le projet a merdé…

Débuté en pleine guerre froide pour inciter les occidentaux à investir en Corée du Nord, Ryugyong connut d’importants retards dus à des carences en matières premières, à la mauvaise qualité de celles-ci, au manque de fonds et à l’importante famine qui touchait le pays, bref, les travers habituels des nations communistes ; le dernier gros coup sur le museau fut la chute de l’URSS, qui approvisionnait le chantier en matières premières. Les travaux furent abandonnés en 1992 et le gouvernement nia qu’un tel projet ait jamais existé, allant jusqu’à truquer les photos de la capitale. De toute façon, qui irait vérifier ?

Ainsi, au cours des seize années qui suivirent, ce monument initialement supposé représenter la gloire et le bonheur du peuple Nord-Coréen surplomba, géant gris et informe, la misère quotidienne de ces oubliés de la guerre du Pacifique, adoptant pour l’occasion la forme d’un quartier général de méchant d’un James Bond.

Et ils ont réussi l’exploit de le rendre encore plus menaçant vu des cieux, comme ça même Dieu est prévenu.

Et ils ont réussi l’exploit de le rendre encore plus menaçant vu des cieux, comme ça même Dieu est prévenu.

En 2008 toutefois, les travaux reprirent grâce à l’investissement massif du géant égyptien de la télécommunication Orascom, qui mit une somme rondelette sur la table, portant le total de l’argent investi dans le projet à 750 millions de dollars. En retour, la compagnie décrocha nombre de contrats juteux, notamment concernant l’exploitation de tout le réseau de communication Nord-Coréen. Donc l’armée, plus un client.

Enter Bouygues qui investit au Turkménistan et Orascom en Corée du Nord, je ne serais pas surpris d’apprendre que les grandes entreprises de Télécoms ont également construit des casinos à Dité, des sites de plaisances sur les rives du Styx et des hôtels au Mordor.

Enter Bouygues qui investit au Turkménistan et Orascom en Corée du Nord, je ne serais pas surpris d’apprendre que les grandes entreprises de Télécoms ont également construit des casinos à Dité, des sites de plaisances sur les rives du Styx et des hôtels au Mordor.

Dans les faits toutefois, seule la façade aurait été achevée, et l’hôtel ne servirait finalement que de support à l’antenne placée en son sommet ; trop dangereux et mal conçu pour être habité, l’imposant édifice n’aurait même pas été aménagé à l’intérieur.

Mais pour être honnête, je dois bien admettre que les sources d’où je tire cette information parlent aussi de Ryungyong comme étant « le bâtiment le plus laid au monde » et « l’hôtel de la catastrophe », parce que vous savez, Corée du Nord.

Que pourrait-on faire d’autre avec 750 millions de dollars ?

– Faire déplacer et jouer l’orchestre philarmonique de Berlin 3’750 soirs de suite.

– Payer les frais de 85’227’270 semaines de retard à la restitution d’un livre à la bibliothèque municipale de Lausanne.

– Me les donner.

– Merci.

Chaque matin que Dieu nous offre, alors que le soleil inonde notre monde de sa palette infinie, que les plus grands cerveaux de notre temps consacrent leur vie à la science ou la littérature, que les chutes du Niagara renvoient dans l’air le flamboiement des couleurs de l’arc-en-ciel, que le puma s’étire de tout son long tandis que joue entre ses pattes son espiègle progéniture et que des aurores boréales naissent dans des cieux majestueux du pôle, les experts en marketing, eux, cherchent de nouvelles et insidieuses manières de ramper inaperçus dans votre subconscient pour y pondre des œufs qui écloront sur un énième achat inutile.

Ne nous voilons pas la face : si l’on traçait une coche à chaque fois que l’on procède à une acquisition totalement dispensable, nous trouverions enfin une utilité à tous ces foutus bloc-notes qui encombrent nos tiroirs sans qu’on sache, là aussi, pourquoi on les a achetés.

Toutefois, dans leur hâte d’attirer votre attention, il arrive que les publicitaires en fassent un peu trop ; certaines personnes vouent leur existence entière à rechercher la limite entre le succès incontestable et la risée planétaire, tant il est vrai que tous deux peuvent être dangereusement proches, comme nous allons nous en rendre compte :

Snapple, 2005

Snapple, firme américaine spécialisée dans les jus de fruits et autres smoothies, décida en 2005 d’ajouter une corde à son arc en se lançant dans la confection de crèmes glacées ; comme rien ne dit mieux « t’as vu ? On fait des glaces ! » qu’une entrée dans le livre des records, ils édifièrent un sorbet de quelques dix-sept tonnes qu’ils projetèrent de suspendre en plein Manhattan.

C’est une bonne idée, non ? Qui n’aime pas les glaces, franchement ? Elles sont tellement populaires qu’on a joint la recette au Golden Disc de la sonde spatiale Voyager One, actuellement en passe de quitter le système solaire, de façon à laisser aux extraterrestres qui mettront la main dessus un témoignage un peu plus réjouissant que les pompeux discours des chefs d’états d’alors, auxquels nous-même préférons déjà largement une bonne glace. Alors à l’autre bout de la galaxie…

« Ô Grand Imperatum, la sonde responsable d’avoir heurté le Très Saint Landau Spatial qui a basculé dans un trou noir contient des données précieuses pour retrouver sa planète d’origine et châtier les coupables. »

C’est ainsi que le 21 juin 2005, un camion réfrigérant transportait le monstre de sucre depuis le New-Jersey jusqu’à New-York, où une grue géante attendait pour le hisser au firmament des cieux, telle une offrande impie à quelque divinité obèse. Où à Hélios, plutôt. Bon plan hein ? Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

Maintenant, imaginez un instant que vous l’avaliez trop vite.

Maintenant, imaginez un instant que vous l’avaliez trop vite.

Eh bien en l’occurrence le camion connut un problème technique en route ; une fois sur les lieux, ses portes s’ouvrirent sur un flot ininterrompu de liquide écarlate se déversant vague après vague dans la rue, transformant momentanément le centre de Manhattan en une sorte de temple de l’épouvante :

Sauf pour les enfants, qui voient plus ça comme leur Eldorado.

Sauf pour les enfants, qui voient plus ça comme leur Eldorado.

Les pompiers bouclèrent le quartier en catastrophe et procédèrent aussi vite que possible à l’évacuation de ce fleuve de flotte, de sucre et d’arômes qui menaçait de transformer la grande pomme en fraise-tagada géante et molle, bouchée de partout, envahie de guêpes, collante et remplie de piétons pris au piège de ses tonnes de congères fruits rouges-kiwi.

Mais personnellement je déplore cet échec ; on ne sait pas vraiment ce que Snapple avait en tête, tant il paraît logique que suspendre une glace géante au milieu de l’asphalte torride d’une métropole régulièrement victime de la canicule était un projet de voué à l’échec. Et je trouve justement qu’il aurait été amusant de voir le monument balancer faiblement dans la fournaise urbaine avant de se décomposer, bloc après bloc, de plus en plus vite, ruisselant de plus en plus fort, jusqu’à son effondrement cataclysmique sur des civils terrifiés.

Pepsi Cola, 1992

Arch-Nemesis de Coca-Cola, la société Pepsi cherche depuis toujours la solution pour passer devant son éternel rival tout en persistant à produire des sodas pas terribles. En 1992, l’accent fut mis sur le marché étranger et une somme rondelette investie dans la promotion internationale.

Aux Philippines par exemple, un concours fut organisé dans le but de fidéliser la clientèle, de faire connaître le produit, de passer devant les autres vendeurs de boissons gazeuses et de ne pas déclencher d’émeutes homériques dans tout le pays. Si la campagne rencontra un énorme succès, il fut toutefois à déplorer que l’un des objectifs évoqués ci-dessus ne fut malheureusement pas atteint.

La promotion fut nommée « Number Fever » et proposait un tirage au sort ; sous chaque capsule, un numéro à trois chiffres était imprimé et à la fin de la campagne un nombre gagnant serait désigné et l’heureux lauréat empocherait un million de pesos, soit l’équivalent, à l’époque, de quarante mille dollars. Disons-le : le succès rencontré par le concours fut stratosphérique, étonnant jusqu’aux organisateurs. Dans tout le pays, Pepsi devint la boisson à la mode et l’on ne parla que de Number Fever pendant toute la durée du concours, qui fut d’ailleurs prolongée une fois, et la gamme de gains élargie.

Donc les choses étaient bien parties, encore que vous voyez peut-être la tempête poindre à l’horizon : trois chiffres ? Ils étaient soixante millions aux Philippines, avec des codes à trois chiffres vous tournez vite en rond… La solution, bien sûr, consiste à prédéfinir un numéro gagnant avant même le début des opérations et s’y tenir. Ce faisant, cela permet, par exemple, d’imprimer le numéro 349 huit-cent mille fois, ce qui fut fait, en excluant bien sûr de le faire gagner. Pas de problème. Ciel bleu.

Donc, lorsque le numéro 349 fut tiré au sort parce que niveau communication quelque chose n’avait manifestement pas très bien suivi, des dizaines de milliers de Philippins levèrent les bras au ciel en se projetant instantanément dans un avenir nettement moins pénible que celui qui attendait Pepsi. Du côté du géant Américain, en revanche, on demeura un peu paf en se découvrant une dette pouvant atteindre les trente milliards de dollars. Puis l’on posa une question importante : comment va-t-on expliquer ça aux clients ? Et aux patrons ? Et aux actionnaires ?

Dans un premier temps, les vagues continuelles de gagnants euphoriques furent repoussées à coups de « votre code de sécurité n’est pas valide » et croyez-moi, réceptionniste est un métier formidable dans ces moments-là.

Stratégie Pepsi

Stratégie Pepsi

Curieusement, l’explication ne rencontra pas la compréhension attendue ; tout le pays se mobilisa, des émeutes éclatèrent, les locaux de la firme étaient détruits aux cocktails molotov et leurs véhicules finissaient sur le toit. La situation devenant critique, Pepsi décida de résoudre les problèmes une fois pour toutes et proposa bien généreusement vingt dollars par gagnant, ce qui, inexplicablement, ne calma pas les lésés.

À terme, Pepsi, qui avait prévu deux millions de dollars pour la campagne des Philippines, se retrouva à en payer dix en frais d’avocats, et honnêtement ils s’en sortent plutôt bien. Je ne sais pas vraiment comment tout cela finit, et serais curieux de savoir si l’on boit toujours beaucoup du Pepsi aux Philippines.

Californian Raisins

Avant tout, petite devinette les copains : qu’est-ce qui est petit, ridé, sombre et moche ? Si vous répondez juste, je vous en donne une grappe.

Années ’80. La firme « Californian Raisins » met sur pieds une campagne publicitaire mettant en scène des raisins en pâte à modeler dansant et chantant sur de la Soul. Comme il n’est pas si simple de se faire une idée de ce que ça devait donner, en voici un exemple :

Miam, je suis un raisin ! Mangez-moi !

Pourquoi ai-je cette impression que ça ne passerait plus aujourd’hui ?

Le succès remporté par cette campagne défie tous les superlatifs : en l’espace de quatre ans, ces raisins hideux furent à l’origine de quatre albums, d’innombrables produits dérivés, divers reportages et dessins animés et même d’un jeu Nintendo, sans compter qu’ils s’arrangèrent pour remporter un Emmy Award. Au début des années 90, l’événement avait déjà généré pas loin de 200 millions de dollars de recettes.

Ciel bleu donc. Par contre… Vous vous rappelez la fois où vous étiez allés à cette über-méga-fête, là, avec des concerts, des scènes et des events dans tous les coins, et qu’il y avait ces immenses bols de raisin à disposition pour tout le monde ? Non ? Ça ne vous est jamais arrivé ? Tiens… Moi non plus. À croire qu’il n’y aurait pas de corrélations entre les festivals de musique et le raisin (frais).

Et c’est bien là que le bât blesse : à aucun moment, dans cette campagne pour la promotion du raisin, on ne s’est donné la peine de vous donner envie d’en manger ; on avance même clairement dans le sens inverse, puisqu’on les représente par de petites horreurs indéfinissables en pâte à modeler noires et ridées, description qui, disons-le, n’évoque des fruits qu’aux esprits malades.

Donc effectivement, la campagne rencontra un succès phénoménal, que personne n’eut la drôle d’idée de rattacher à des raisins. Et comme toutes les modes finissent par passer, celle-ci ne faisant pas exception, il s’avéra qu’un beau jour, l’intérêt du public s’éteint aussi soudainement qu’il s’était éveillé et en un rien de temps la chose passa dans le « has been » et l’on n’en parla plus.

Et bien sûr, lorsque vint le moment de répartir les bénéfices, tant et tant se rincèrent qu’il ne resta à terme plus un seul centime pour les producteurs de raisins ; en outre, si leurs ventes avaient très légèrement augmenté durant l’effervescence de la campagne, elles chutèrent lourdement après coup pour ne plus jamais s’en relever vraiment.