Archives de la catégorie ‘Histoire’

L’avenir nous apparaît rarement aussi flou que lorsque quelqu’un nous tient en otage, c’est pourquoi nous cherchons instinctivement à écourter ce genre de situations autant que faire se peut. En général, on opte pour une méthode visant à rester en vie le temps que les forces spéciales ou Batman interviennent.

Certains, néanmoins, se montrent plus inventifs. Vous leur gueulez dessus en leur pointant une arme ? Bravo, vous les avez vexés. Maintenant ils méditent vengeance, et non seulement ils seront rentrés chez eux à temps pour les quarts de finale, mais en plus ils vous auront ridiculisé dans la manœuvre.

Le pilote et le pirate de l’air non francophone

Vous savez que vos vacances débutent mal lorsqu’un homme armé pénètre dans la cabine du pilote de votre avion. C’est ce qu’ont vécu en 2007 les 71 passagers d’un vol reliant la Mauritanie aux Canaries, ce qui ne pouvait pas plus mal tomber, parce que j’imagine que personne ne part en vacances aux Canaries pour y rechercher la grande aventure.

« à nous deux, Canaries ! »

Le pirate souhaitait détourner le vol vers la France pour y demander l’asile politique. Alors que le pilote lui expliquait qu’ils n’avaient pas assez de carburant pour cette distance (et que de toute façon c’était une mauvaise idée à la base), ce dernier prit conscience d’une chose importante : l’agresseur ne parlait pas français. Après quelques négociations, tous deux se mirent d’accord pour garder le cap vers la destination initiale, d’où le pirate pourrait planifier son prochain détournement tout en profitant du soleil.

Et peut-être réaliser qu’il n’était finalement pas si mal aux Canaries.

Du côté des passagers, on avait, comme vous pouvez l’imaginer, les nerfs assez à vif. Aussi, lorsque le commandant prit le micro pour une communication, il fut plus écouté qu’à l’accoutumée. S’exprimant en français, il expliqua aux passagers qu’ils allaient se poser comme prévu aux Canaries, mais que ce faisant, il allait piler soudainement sur les freins avant d’accélérer, et que normalement, ils devraient voir un pirate de l’air bouler hors du cockpit en pestant contre la gravité et qu’ils étaient invités à lui préparer une petite fête.

Ce qui ne manqua pas. Tous les passagers prêts à en découdre vinrent s’installer aux premiers rangs tandis que femmes et enfants gagnèrent les sièges arrières. La manœuvre fut sèche et plusieurs passagers subirent de légères contusions durant l’atterrissage, mais un seul d’entre eux fut solidement maintenu à terre et rossé par une dizaine de costauds pendant que des hôtesses lui déversaient de l’eau bouillante sur la poitrine jusqu’à sa reddition.

Le fou du volant et l’encore plus folle

Cindy Birdsong était une des chanteuses du groupe « Diana Ross & the Supremes » que l’histoire retient affectueusement sous le nom de « pas Diana Ross ». La nuit du 2 décembre 1969, alors qu’elle rentre tranquillement dans l’appartement qu’elle partage à Hollywood avec deux amis, elle constate que ces derniers ont un invité, à savoir un forcené hystérique brandissant un couteau de cuisine.

Un ustensile qui devient de facto une arme lorsque vous-même êtes à mains nues.

Sous la menace, elle ligote ses colocataires avant d’être amenée de force dans une voiture, à bord de laquelle elle part en virée nocturne sur l’autoroute avec l’aimable inconnu.

Insensible aux cris, aux insultes et aux « c’est encore loin ? » de sa victime, le ravisseur taille la route durant une demi-heure avant que Cindy ne tente de le désarmer. Échec, la promenade continue, avec quelques bonnes entailles aux mains en plus. La chanteuse décide alors de passer au plan B (comme « bitume ») : tandis que le type ralentit pour un changement de piste, elle ouvre la portière et s’envole vers la liberté.

Jusqu’où faut-il vous pousser, mesdames, pour que vous quittiez un véhicule en marche avec la même détermination et absence de regret que s’il s’agissait de l’appartement d’un blogueur suisse ?

La liberté, vous l’imaginez, n’était en l’occurrence pas bien loin, très très dure et accusait une grosse différence de vélocité avec le corps de la malheureuse. Toutefois, probablement protégée par l’esprit de quelque antique dieu de courage témoin de son incroyable badasserie, elle s’en tira miraculeusement avec juste quelques bosses.

Terrifiée à l’idée que son agresseur fasse demi-tour pour venir la rechercher – car comme on l’a vu (et comme on va le voir encore) la pauvre Cindy avait quelque peu perdu la notion de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas sur une autoroute – la jeune femme se met à courir dans l’autre sens en faisant des signes aux véhicules pour qu’ils s’arrêtent.

Alors qu’on venait pourtant de lui rappeler qu’il ne faut pas monter dans une voiture avec un inconnu.

Par chance, elle croise presque immédiatement une voiture de police, dont les agents à son bord n’ignorent pas que leur métier consiste entre autres à s’arrêter lorsqu’une femme ensanglantée et en larmes court à contresens sur l’autoroute en appelant à l’aide.

« Vous savez pourquoi on vous arrête ? »

Fin de la balade, Cindy rentre chez elle après un crochet à l’hôpital. Quant à son agresseur, il se livre de lui-même à la police quelques jours après. Vous voyez, il était gentil finalement !

Les otages qui se hâtèrent lentement

Le Moyen Orient regorge de bandes armées ayant juré l’anéantissement de l’Occident, qu’elles combattent un village afghan ou nigérian à la fois. Comme cela n’est pas gratuit, elles essaient d’arrondir leurs fins de mois en prenant des otages.

En novembre 2008, David Rohde, un reporter du New York Times, est capturé à Kaboul avec son interprète et son chauffeur par des Talibans. Tous trois sont acheminés dans un bled pakistanais situé près de la frontière afghane, où on leur demande de bien vouloir prendre leur mal en patience le temps qu’un accord, qu’on leur garantit imminent, soit conclu.

Sept mois d’accord imminent plus tard, David commence à perdre patience et se demande si, finalement, ces Talibans sont vraiment dignes de confiance. Lorsqu’une de ses tâches lui permet de mettre la main sur une corde, il la cache du mieux qu’il peut et fait part à Tahir, son interprète, de sa volonté de s’en servir pour jouer les filles de l’air.

« Si l’on rassemble encore quelques objets, on pourra construire une baliste pour briser le mur. »

Ils ne préviennent pas leur chauffeur, soupçonnant que ce dernier les dénoncerait pour s’attirer les faveurs de leurs ravisseurs. La décision est difficile à prendre, mais ils fondent leurs doutes sur divers détails, notamment le fait qu’il les a déjà dénoncé une fois, qu’il fréquente maintenant ouvertement les Talibans et que ces derniers lui ont remis un fusil d’assaut. Mais avant de trop le blâmer, rappelez-vous qu’un chauffeur, c’est comme n’importe quel otage, sauf qu’il ne vaut pas un clou.

Leur projet d’évasion est néanmoins confronté à un problème essentiel : les Talibans ne veulent pas qu’ils partent. David fait le tour des ressources à sa disposition, à savoir, donc, une corde, ainsi qu’un jeu de Checkah, la version pakistanaise du jeu « Hâte-toi lentement », ou « Parcheesi », ou plein d’autres noms en fait.

C’est le fameux jeu où il faut gagner pour remporter la partie.

Dans une flamboyante application du système D, les deux prisonniers décident de faire le meilleur usage possible de ces deux objets : la corde pour franchir le mur de cinq mètres entourant la bâtisse, et le jeu pour endormir les gardes. Ce dernier point paraît un peu bancal, mais que voulez-vous, parfois vous avez besoin d’une boîte de puissants somnifères, et tout ce que la vie vous donne, c’est un jeu de plateau.

Leur plan est le suivant : Tahir joue le plus tard possible avec les gardes, comme ça ils sont crevés et vont dormir. Ensuite, ils escaladent le mur à l’aide de la corde pendant que tout le monde roupille et voilà. Simple et ingénieux.

Tellement simple que ça allait fonctionner comme un charme ; à leur stupéfaction, les deux hommes se retrouvent à galoper ivres de liberté dans les folles prairies sauvages du Pakistan, sauf que Tahir s’est foulé la cheville en passant le mur et qu’ils sont terrifiés à l’idée d’être rattrapés par leurs ravisseurs, voire pire, par d’autres bandes plus brutales.

Du type qui ne leur laisseraient même pas un jeu de Checkah.

Ils commencent par arranger leurs atours de manière à ressembler autant que possible à un Taliban (ils avaient déjà la barbe, il ne leur restait plus qu’à s’assurer qu’on ne les prenne pas pour des Vikings), puis se mettent en route vers une base militaire pakistanaise pour y demander de l’aide. Bien sûr, approcher un tel lieu de nuit en s’étant préalablement arrangé pour ressembler à un Taliban ne va pas sans risque, mais il ne fallait pas non plus que ça soit trop facile.

Rapidement interceptés par des soldats, ils passent un long moment à s’expliquer, mains en l’air et torse nu, pendant qu’on inspecte leurs vêtements à la recherche de bombes, mais finissent par être recueillis. Et c’est dans les heures qui suivent que tous deux réalisent, par strates, qu’ils sont tirés d’affaire. Ils ne peuvent plus s’arrêter de rire pour tout, se perdent en remerciements et se tombent dans les bras, mais s’inquiètent pour leur chauffeur (qui, pour la petite histoire, s’évadera un mois plus tard) (par contre je ne sais pas si son plan a également impliqué le Checkah).

Et avant peu, David Rohde est au téléphone, le cœur battant, attendant que de l’autre bout du monde, la voix de sa femme scelle cet inoubliable moment. Dans sa tête, l’anticipation de l’instant tellement attendu, des mots à prononcer enfin, vire à la tempête émotionnelle lorsqu’on décroche le combiné.

C’était sa belle-mère.

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Ninja fumble

Publié: 6 février 2017 dans Histoire

Comme l’a démontré Harrison Ford dans Air Force One, il n’est jamais facile de tuer un homme de pouvoir. Il faut une solide organisation, des moyens considérables, des informations de premier ordre et si possible des balles magiques. Si vous arrivez vers votre cible, que vous lui réglez froidement son compte et que la foule à laquelle elle s’adressait s’en va comme si tout était normal, félicitations, vous êtes Conan le Barbare. Pour les autres, il va vous falloir un plan de sortie. Vite.

Remarquez, pas nécessairement. Après tout, la fin justifie les moyens ; à partir du moment où vous êtes résolu à faire la peau à une personnalité importante, si vous devez passer pour un con en plus d’un assassin, vous n’en êtes probablement plus à ça près. Les meurtriers impliqués dans les affaires suivantes l’ont compris.

L’assassinat d’Abraham Lincoln

L’acteur américain John Wilkes Booth, que l’Histoire retient comme étant l’assassin d’Abraham Lincoln en dépit de ses bonnes prestations sur les planches, était, je vous jure, un sympathisant des Confédérés durant la guerre civile américaine. Lorsque ça commença à sentir le sapin pour sa cause, Booth décida de donner un petit coup de pouce au général Lee en lui remettant le président Lincoln pieds et poings liés.

Il échafauda un plan complexe, qui échoua à cause de menus détails, notamment le fait que Lincoln n’était pas du tout passé à l’endroit où on l’attendait avec un grand sac et une ficelle. Quelques semaines plus tard, Lee déposait les armes, mettant fin à la guerre.

Ainsi cessa sa sécession.

Ainsi cessa sa sécession.

Booth décida alors de passer au plan B, à savoir tuer le président pour remonter le temps. Il le trouva au théâtre, s’infiltra dans sa loge, lui tira une balle dans l’arrière du crâne à bout portant à l’aide d’un Colt Derringer à un coup, se rendit compte que ledit Colt Derringer à un coup était une mauvaise idée lorsque le très contrarié major Rathbone, qui accompagnait le président, se rua sur lui, et engagea un combat épique.

Un coup de couteau dans l’épaule du vaillant major plus tard (ça n’était finalement pas si épique), Booth opta pour la sortie la plus proche, à savoir la scène, juste en dessous de la loge. Il sauta du balcon, se prit le pied dans le rebord et se vautra lourdement quelques mètres plus bas, se brisant la jambe. À son crédit, il trouva la force de se relever, de crier « Sic Semper Tyrannis » en américain ancien, puis de clopiner hors des lieux.

Sic Semper Tyrannis, qui signifie en gros que les tyrans vont s'en prendre plein la gueule, était la devise de l'état de Virginie et, accessoirement, sera probablement le slogan démocrate aux prochaines élections présidentielles.

Sic Semper Tyrannis, qui signifie en gros que les tyrans vont s’en prendre plein la gueule, était la devise de l’état de Virginie et, accessoirement, sera probablement le slogan démocrate aux prochaines élections présidentielles.

Il ne fut pas immédiatement pris en chasse, car il y avait plus important : quelqu’un venait d’assassiner le président. Booth regagna son cheval et galopa vers le soleil couchant. Il retrouva ses complices, se fit rafistoler la jambe et rejoignit des Confédérés, mais le fait que le guerre était terminée valut à ces derniers de ne pas prendre la nouvelle de la mort de Lincoln avait l’enthousiasme que Booth avait espéré. Au lieu de recevoir des médailles et le titre de sauveur de la galaxie, le tueur et ses complices ne reçurent que quelques provisions et une vague direction à suivre pour aller se faire voir ailleurs.

Ce qu’ils firent. Et c’est finalement dans une grange que Booth fut abattu quelques jours plus tard, au terme d’une dantesque chasse à l’homme.

La chute héroïque de Reinhard Heydrich

Reinhard Heydrich, figure éminente du Troisième Reich, était tellement méchant qu’on aurait dit une caricature de Himmler ; c’était Joe Dalton avant son café, Sauron en train d’arrêter de fumer et le baron Harkonnen au régime réunis.

Hitler lui disait tout le temps de se calmer.

Hitler lui disait tout le temps de se calmer.

Bras droit de Himmler, c’est notamment lui qui présida en janvier 1942 la conférence de Wannsee, où les dignitaires nazis mirent en place ce qui deviendrait l’Holocauste en mangeant des petits fours. Il fut également à l’origine de la création des Einsatzgruppen et joua un rôle important durant la nuit des Longs Couteaux.

En 1941, on lui attribua le commandement de la Bohême-Moravie, où ses actions pour gagner le respect de la population lui octroyèrent le surnom de la Bête Blonde, ou du Boucher de Prague. Berlin est ravi, Heydrich croule sous les louanges et les médailles. À seulement 38 ans, il est déjà promis aux plus hautes sphères du Troisième Reich tandis qu’il envisage de gagner la France pour y transposer ses méthodes.

Aussi, beaucoup avaient intérêt à le voir mort, ne serait-ce que par philanthropie, et c’est la résistance Tchécoslovaque qui se dévoua ; le 27 mai 1942, trois hommes gagnent une route pour y attendre le passage de la voiture de leur cible. L’un d’eux, nommé Gabcik, est doté d’un fusil Sten, ainsi qu’un d’un haut sens pratique puisqu’il profite du trajet pour récupérer de l’herbe pour ses lapins.

Vers dix heures et demie, un véhicule approche ; les résistants reconnaissent aux bannières noires, aux crânes sur les piques, aux flammes et aux âmes des suppliciés la voiture de Heydrich, et passent à l’action : au dernier moment, Gabcik surgit sur le bord la route, pointe son arme et ouvre le feu, mais son fusil, qu’il venait d’assembler, est complètement parasité par les herbes qu’il avait fourrées dans ses poches. Aucun coup ne part.

Qui aurait pu se doute qu'un fusil Sten n'était pas entièrement fiable ?

Qui aurait pu se douter qu’un fusil Sten n’était pas entièrement fiable ?

Heydrich, qui n’est pas du genre à prendre le danger au sérieux, preuve en est qu’il se déplace en décapotable en plein territoire occupé, ordonne à son chauffeur de s’arrêter. Se dressant sur son siège arrière, il dégaine et riposte, mais son pistolet n’est pas chargé. L’espace de quelques secondes irréelles, les deux ennemis se font face, chacun boutiquant fiévreusement son arme, jusqu’à ce qu’un complice de Gacik décide d’employer quelque chose de plus fiable que ces engins compliqués avec des balles qui ne veulent pas partir : une bonne vieille grenade antichar. Malheureusement, l’exécution n’est pas à la hauteur de l’ambition et l’engin explose trop loin de sa cible, blessant son lanceur au passage. Quelques éclats, néanmoins, traversent le siège de la voiture et Reinhard est blessé au dos. Imité par son chauffeur, il descend tout de même de son véhicule et se jette sur ses assaillants, qui détalent dans tous les sens.

Mission échouée. Les résistants s’évaporent, blessant le chauffeur à la jambe durant la poursuite, et disparaissent dans la campagne pour y fomenter de nouveaux complots et nourrir des lapins. Heydrich, plus sérieusement touché qu’il ne le pensait, s’écroule et est transporté à l’hôpital. Il y reçoit des soins, se rétablit, jure vengeance, est frappé d’une septicémie foudroyante à cause de fragments de rembourrage de siège de voiture restés dans son dos, et meurt bêtement. Mission accomplie, en fin de compte.

Grigoris Lambrakis et les ninjas des cavernes

Si les Grecs sont souvent crédités d’avoir inventé la démocratie, il leur manque encore le petit truc pour la maintenir ; l’histoire grecque moderne constitue la plus récente de leurs tragédies et, de Hitler à la BCE en passant par la dictature des colonels, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour leur dire quoi faire.

En 1963, le pays, bien qu’il profitait du climat économique favorable de l’époque, restait miné par les tensions internes, les dettes, les incertitudes et la corruption. Parmi les gens qui y faisaient beaucoup de bruit, on trouvait Grigoris Lambrakis, membre de l’aile gauche de la politique grecque. Virulent opposant au pouvoir en place, il organisait régulièrement des manifestations, comme la « marche pour la paix » visant à relier Marathon à Athènes, au cours de laquelle la police arrêta tous les sympathisants qui l’accompagnaient, à tel point qu’il arriva seul à la capitale.

« Maintenant, si l'Histoire ne nous a pas menti, il devrait tomber raide mort d'une seconde à l'autre. »

« Maintenant, si l’Histoire ne nous a pas menti, il devrait tomber raide mort d’une seconde à l’autre. »

Finalement, décision fut prise de liquider Lambrakis, comme le voulait la coutume envers les contestataires de gauche au siècle dernier. La mission incomba à deux sympathisants de l’extrême-droite qui, fidèles à leur doctrine, optèrent pour une solution directement inspirée de l’âge de pierre : y aller à coups de gourdins.

L’un saisit un pied de biche, l’autre une massue en bois, et les voilà partis sur une gracieuse motocyclette-triporteur vers le centre de Thessalonique pour y rencontrer leur proie, tels des preux chevaliers sur leurs montures traquant le vil apostat.

« Hue, Diamant Céleste ! »

« Hue, Diamant Céleste ! »

Ils n’y vont pas par quatre chemins : ils repèrent leur cible en train de traverser la route et mettent les gaz, tandis que les agents de police des environs sifflotent le nez en l’air. Lambrakis est violemment heurté et, selon certaines sources, frappé à la tête d’un coup de massue.

C’est là que nos deux maîtres assassins réalisèrent que leur plan comportait une faille : ils venaient de percuter de plein fouet une personnalité entourée de ses sympathisants et ils n’avaient pas vraiment pensé à un plan d’évacuation. Comme ils s’étaient en plus débarrassés de leurs armes, ils se trouvèrent rapidement débordés par une foule légitimement remontée et finirent arrêtés par un agent de circulation.

Lambrakis décéda de ses blessures cinq jours après l’attentat. Le gouvernement parla en premier lieu d’un accident, mais il est difficile de faire passer cette idée lorsque la victime est un contestataire reconnu de gauche et que les conducteurs du véhicule impliqué sont deux membres de l’extrême-droite. L’enquête qui suivit fut tout d’abord marquée par de fortes pressions sur les témoins du meurtre, jusqu’à ce que le premier ministre lui-même, probablement étranger à l’attentat, ordonna une investigation plus poussée qui aboutit à l’inculpation de quelques hauts fonctionnaires de police.

Néanmoins, au vu de l’extrême-droite, l’opération reste un succès tonitruant : les répercussions politiques du meurtre sont énormes et, avec l’aide d’autres facteurs, aboutissent à terme à la dictature des colonels, qui n’est rien moins qu’une application à plus large échelle de l’idée du gourdin.

Affaires classées (par chance)

Publié: 5 octobre 2016 dans Histoire

Il existe des circonstances où, malheureusement, la police se retrouve dans l’impossibilité de résoudre un crime, indépendamment du nombre de témoignages recueillis ou de donuts ingérés. Aucune piste sérieuse, aucun indice tangible, aucune conversation anodine où est mentionné par hasard un fait complètement trivial qui vaut à l’inspecteur de tout comprendre en un instant.

« Attendez une minute... Licorne, cheval blanc. Cheval blanc, Napoléon. Napoléon, Louis. Louis, Louis d'or. Louis d'or, hôtel de la monnaie. Hôtel de la monnaie, hôtel... Hôtel... Bon sang ! C'est le maître d'hôtel qui a fait le coup ! »

« Attendez une minute… Licorne, cheval blanc. Cheval blanc, Napoléon. Napoléon, Louis. Louis, Louis d’or. Louis d’or, hôtel de la monnaie. Hôtel de la monnaie, hôtel… Hôtel… Bon sang ! C’est le maître d’hôtel qui a fait le coup ! »

Ces dossiers sont alors classés sans suite et rangés dans des cartons poussiéreux entreposés dans un sous-sol obscur, où un enquêteur du futur viendra tôt ou tard y chercher des corrélations avec ses propres affaires.

Et d'où il appellera sa femme pour prévenir qu'il rentrera tard et se fera engueuler parce qu'il avait promis à son fils d'être là pour son grand match.

Et d’où il appellera sa femme pour prévenir qu’il rentrera tard et se fera engueuler parce qu’il avait promis à son fils d’être là pour son grand match.

C’est dans ces moments-là que l’on se rappelle des paroles de Tywin Lannister dans Last Action Hero : dans la vraie vie, les méchants peuvent gagner.

Sauf, bien sûr, si Super-Coïncidence s’en mêle.

À la recherche de la grande sœur perdue

En 1997, une résidente du Cap enceinte entre en maternité mais perd son bébé lors d’une fausse couche. Qu’à cela ne tienne, la dame veut un enfant, elle aura son enfant : s’emparant d’une blouse d’infirmière, elle se rend dans la chambre d’une jeune mère groggy récupérant d’une césarienne, prend sa fille de trois jours dans son berceau et rentre à la maison avec, cachant la petite histoire à son mari. Pourquoi insister sur les détails ?

« L'accouchement ? Oh, bof, tu sais, rien de bien significatif autant que je me souvienne... Et toi, ça a été ta journée ? »

« L’accouchement ? Oh, bof, tu sais, rien de bien significatif autant que je me souvienne… Et toi, ça a été ta journée ? »

Les malheureux parents, dont on ne peut qu’imaginer la peine, de la petite Zephany (ce qui veut dire « caché par Dieu ») Nurse (ce qui veut dire « infirmière ») firent l’impossible pour la retrouver, à commencer par maudire l’ironie de la situation, mais en furent pour leurs frais. Ils poursuivirent cahin-caha leur vie de couple, eurent trois autres enfants et gardèrent espoir. Ils firent bien.

Ils firent bien, car contrairement à ce que je dis régulièrement, la vie, parfois, c’est exactement comme la télé. 17 années après la tragédie de la famille Nurse, leur fille Cassidy, 13 ans, se lia d’amitié avec une camarade d’école de quatre ans son aînée qui lui ressemblait bizarrement et parla de sa nouvelle BFF à ses parents.

Pour Borne, le père, il ne fallut pas plus d’indices pour se convaincre que de toutes les filles de dix-sept ans d’Afrique du Sud qui ressemblaient à Cassidy, celle que cette dernière venait de rencontrer par hasard dans son école ne pouvait qu’être son enfant enlevée. Il contacta la police, demanda un test ADN, et bingo !

« Vous pouvez relâcher la cigogne et lui présenter nos excuses. »

« Vous pouvez relâcher la cigogne et lui présenter nos excuses. »

C’est ainsi que la famille Nurse fut enfin réunie après presque deux décennies de séparation. Happy end ? Allons, faut-il vous rappeler que la vie n’est pas comme la télé ?

La vie n'a qu'une seule « end » et elle n'est jamais « happy ».

La vie n’a qu’une seule « end » et elle n’est jamais « happy ».

Imaginez un instant que vous êtes une jeune fille de dix-sept ans (moi je fais ça tout le temps), comment réagissez-vous en apprenant que votre mère vous a enlevé à la naissance, vous a menti ainsi qu’à votre père et que vos véritables parents se trouvent être ceux de votre nouvelle copine, lesquels vivent à moins de deux bornes de chez vous ? Exactement : en virant le scénariste.

Remarquez, dix-sept ans est peut-être un bon âge pour réaliser que, comme vous l'aviez toujours suspecté, vos parents ne sont largement pas assez cool pour être vos vrais parents.

Remarquez, dix-sept ans est peut-être un bon âge pour réaliser que, comme vous l’aviez toujours suspecté, vos parents ne sont largement pas assez cool pour être vos vrais parents.

Après quelques mois de bonheur incrédule, pas mal de monde finit par craquer sous l’effet de cette tempête émotionnelle. À l’heure actuelle, Zephany est retournée chez sa famille « d’adoption » et ne parle plus à ses parents biologiques, lesquels sont en instance de divorce. Et bien entendu, la kidnappeuse est actuellement jugée pour enlèvement. Ces dernières nouvelles sont récentes, elles datent de mars 2016, et j’imagine qu’il va falloir pas mal d’années avant qu’une histoire pareille ne commence à sa tasser.

Le tueur en série et le code de la route

On dit toujours que pour résoudre un meurtre, il faut d’abord chercher à qui profite le crime, mais dès lors, ça devient tout de suite plus compliqué lorsqu’un assassinat est commandité par un labrador noir possédé par Satan.

« Redrum ! »

« Redrum ! »

Ce qui nous amène à New York dans les années 70, lorsqu’un tueur en série surnommé « the Son of Sam » se faisait sa petite réputation en ouvrant le feu au hasard sur des couples qui bécotaient dans la rue en pleine nuit.

« Tu sais que ça te va bien le gilet pare-balles ? »

« Tu sais que ça te va bien le gilet pare-balles ? »

Le bonhomme tua six personnes et en blessa à peu près autant d’autres entre 1976 et 1977. Le reste du temps, il menait une existence tranquille en bossant à la poste et en envoyant des lettres cryptiques à la police, laquelle, naturellement, les étudiait sous toutes les coutures.

« Je te tiens, Tea Party ! »

« Je te tiens, Tea Party ! »

Malgré tout, ils séchèrent devant l’absence de schéma cohérent du Fils de Sam et l’enquête piétina. La nuit du 30 juillet 1977 toutefois, le tueur se retrouva face à plus fort que lui : la police de la route. Car pendant qu’il faisait ses deux dernières victimes, un agent verbalisait sa voiture qu’il avait garée n’importe comment ; à son retour, le Flis de Sam retira la prune de son pare-brise et réintégra son véhicule, sous les yeux d’un habitant du quartier qui promenait son chien au même moment. Le lendemain, le bonhomme entendit parler des meurtres et contacta la police.

Les chiens sont à l'origine de la naissance et de la chute du Fils de Sam. Ils assument nettement mieux leurs responsabilités que nous.

Les chiens sont à l’origine de la naissance et de la chute du Fils de Sam. Ils assument nettement mieux leurs responsabilités que nous.

Les agents remontèrent la piste et obtinrent le nom d’un certain David Berkowitz, à qui ils rendirent une petite visite sans forcément trop y croire. Arrivés chez lui, ils trouvèrent dans sa voiture son flingue ainsi qu’une lettre manuscrite relatant ses projets de meurtres futurs, ce qui allait passablement faciliter la suite de l’investigation. Arrêté le même jour, Berkowitz se mit directement à table, dénonçant dans la foulée le labrador de son voisin. Ce dernier point ne l’empêcha pas d’être reconnu sain d’esprit par la cour, parce qu’aux USA, si vous internez les gens rendus fous à lier par la religion, vous déclenchez un énorme vacuum politique. À l’heure actuelle, il purge la première de ses six peines de prison à vie.

La flemme, l’interview et l’impossible coïncidence

Bon, résumé rapide parce que c’est glauque : juin 2011, un étudiant en droit de Macon, dans l’état de Géorgie, s’infiltre dans la chambre d’une camarade de classe, la tue, la découpe en morceaux, répartit les sacs dans divers containers et estime avoir accompli sa journée.

Lorsque sa disparition de la jeune femme est signalée à la police, deux agents se rendent en son domicile, d’où ils repartent bredouilles.

« Ils avaient raison : elle n'est pas chez elle. »

« Ils avaient raison : elle n’est pas chez elle. »

Dans le même temps, un camion-benne fait le tour du quartier et, sans le savoir (parce que c’est un camion-benne), emporte avec lui les restes de la malheureuse, ainsi que les chances pour la police d’élucider l’affaire rapidement.

Toutefois, il se trouva un container qui ne put être chargé : celui devant lequel les agents, qui étaient des gros flemmards, avaient garé leur voiture en allant investiguer chez la disparue. Il fut donc laissé tel quel pour une prochaine tournée, qui n’eut pas le temps d’être opérée avant qu’une odeur suspecte n’attire l’attention des résidents.

C’est ainsi que la fainéantise de deux policiers mena directement à une découverte essentielle à la résolution d’un meurtre, bitch-slapant dans la foulée tous les inspecteurs au monde dont le zèle consacré à leurs carrières avait mené au divorce. Mais c’est seulement ensuite que survint la deuxième énorme coïncidence de cette investigation : lorsque le tueur, interviewé en tant que résident du coin au sujet de la disparition, apprit alors qu’il était filmé que la police avait découvert « quelque chose » dans un container non loin.

Je ne vous mets pas la vidéo parce que je ne veux pas de ça sur mon blog, mais vous la trouverez en lien dans l’en-tête de la rubrique. Quoi qu’il en soit, on y voit un type louche parler de la disparue en termes aimables (parce que croyez-le ou non, ils étaient amis), avant d’encaisser de plein fouet un tiger-uppercut métaphorique lorsque la journaliste évoque la rumeur d’une récente découverte dans les parages. Vous pouvez littéralement voir sa vie défiler au ralenti devant ses yeux effarés, et entendre résonner dans son crâne les trompettes de l’apocalypse.

Et c’est après avoir vu cette vidéo que la police se décida à faire un coucou au type en question, qui passa promptement aux aveux.

La mystérieuse affaire du meurtre sablonneux

Si vous cliquez sur le lien ci-dessus, vous arriverez sur une émission relatant la résolution de meurtres sordides, que vous êtes invités à regarder en pantoufles depuis chez vous avec un paquet de tortilla chips et du guacamole.

C’est donc ce que j’ai fait, sauf qu’au lieu de tortilla chips et de guacamole j’ai mangé du houmous, par contre j’avais utilisé des pois chiches secs que j’avais préalablement faits tremper une nuit au lieu de prendre une boîte comme je fais habituellement, et dès lors les proportions ne sont plus du tout les mêmes, donc je me suis retrouvé avec une énorme quantité de pois chiches et il ne me restait pas assez de pâte de sésame, ce qui fait que j’ai dû congeler la moitié de ma purée de pois chiches en vue d’un houmous du futur et j’ai mélangé le reste à mon tahini, à quoi j’ai rajouté de l’huile de sésame, du cumin, du sel, de l’huile d’olive et du jus de citron, et c’était pas mal, sauf que le dosage était quand même perfectible et que de toute façon j’ai mangé ça plus tard, parce que qui dîne devant une affaire de meurtre ?

Tout ça pour vous dire que je n'avais vraiment aucune raison de vous parler de mon houmous.

Tout ça pour vous dire que je n’avais vraiment aucune raison de vous parler de mon houmous.

Pour en venir à notre affaire, un corps de femme fut découvert dans un désert du Nouveau Mexique dans le courant de l’an 2000. La malheureuse se nommait Betty Lee, était infirmière et avait été tuée à coups de couteau et de masse, armes que l’on retrouva non loin des lieux du crime.

Je vous l'accorde, c'est plus sympa quand on parle de houmous.

Je vous l’accorde, c’est plus sympa quand on parle de houmous.

On trouva également des traces de pneus, que la police remonta jusqu’à déboucher sur une étonnante scène indiquant l’implication de quatre véhicules. Ils dénichèrent également un téléphone portable en bon état, qui avait apparemment été négligemment jeté dans les fourrés.

Évidemment, pour la police, trouver un téléphone portable sur une scène de crime revient plus ou moins à trouver le meurtrier, avec en prime une grosse centaine de photos de ses derniers repas.

Quoi que les téléphones de l'époque ne pouvaient pas prendre de photos. Par contre, ils tenaient le coup quand vous les jetiez dans un buisson.

Quoi que les téléphones de l’époque ne pouvaient pas prendre de photos. Par contre, ils tenaient le coup quand vous les jetiez dans un buisson.

Toutefois, le propriétaire du téléphone, un dénommé Charley Bergin, était innocent comme l’agneau. Dans les faits, après avoir tué leur victime, l’assassin et son complice partirent rouler au bol dans le désert pour se détendre (vous connaissez tous cette tendance irrépressible qu’on a à vouloir aller tailler de la piste après avoir refroidi quelqu’un à coups de masse). Toutefois, ces cons-là s’arrangèrent pour finir ensablés et n’eurent pas d’autre choix que d’appeler au secours.

Le meurtrier, Robert Fry, contacta alors son père, préférant sans doute éviter le risque d’attirer l’attention d’un inconnu sur sa présence dans ce désert en pleine nuit de meurtre. Papa se pointa donc au volant de son truck et entreprit de dégager fiston, mais merda si totalement qu’il finit également coincé. N’ayant pas de raison de suspecter quoi que ce soit, le bonhomme appela une dépanneuse.

Bien des années plus tard...

Bien des années plus tard…

Lorsque cette dernière se retrouva ensablée à son tour parce que le Destin était d’humeur guillerette ce jour-là, le dépanneur contacta un collègue, qui s’avéra être, finalement, Charley Bergin. Or, le vieux Charley apprécia moyennement d’être tiré du lit pour aller se perdre (et probablement s’ensabler) en plein désert et s’y rendit bien remonté. Arrivé sur place, le vaillant professionnel entreprit de dégager la cohorte de véhicules mais, au milieu de ses manœuvres, il reçut un appel de sa femme qui venait de se rappeler qu’elle devait l’engueuler. Déjà sur les nerfs, Bergin ne comprit rien à ce qu’elle lui disait à cause de la mauvaise réception et, sous l’effet de la colère, finit par jeter son appareil dans le décor.

La police peina à croire à une histoire aussi invraisemblable, avant de réaliser qu’il paraissait encore plus improbable que le vieux Bergin l’ait inventée. De toute façon, il possédait ce que les enquêteurs recherchaient : Fry l’avait payé par chèque. Les agents remontèrent la piste, passèrent faire un coucou à l’intéressé, repartirent de chez lui avec des montagnes de preuves ainsi le nom de son complice, lequel témoigna contre Fry afin d’échapper à la corde. Ce dernier fut reconnu coupable de ce meurtre, ainsi que de trois autres homicides non élucidés, et fut condamné à mort.

Ainsi fut arrêté un tueur brutal et imprévisible, grâce à un coup de fil hargneux d’une épouse fâchée, ainsi qu’à une réaction furieuse et inconsidérée du mari. Rétrospectivement, Bergin considère cet appel comme étant le plus merveilleux qu’il ait jamais reçu. On espère que leur couple va mieux.

Casus Belli Stupidus

Publié: 4 août 2016 dans Histoire

On dit souvent que la guerre est horrible et c’est certainement vrai, mais on oublie de préciser qu’elle est aussi souvent très, très conne. Et même s’il y a une grande noblesse à se sentir prêt à mourir pour son pays, il n’est pas inutile de se demander parfois pourquoi son pays a besoin qu’on meure pour lui.

« Heureusement, Hélène de Sparte était très belle. » – Hector

« Heureusement, Hélène de Sparte était très belle. » – Hector

Parce que comme on le répète inlassablement sur ce blog, il y a une différence fondamentale entre l’idéal d’une chose et sa réalité. Dans l’idéal de la guerre, vous vous engagez dans l’armée pour défendre les valeurs de votre nation face aux barbares incultes et destructeurs venus piétiner vos principes avec leurs souliers pleins de terre. Tandis que dans sa réalité, vous vous retrouvez engagé contre un pays plus faible que le vôtre pour lui contester la propriété de quelque îlot où personne ne vit afin de raccourcir les trajets des navires de commerce.

« Il viendra un jour où l'homme laissera son voisin signer un accord d'échange qui compromettrait notre propre commerce de millet alors qu'on vient d'ensemencer, mais ce jour n'est pas arrivé ! »

« Il viendra un jour où l’homme laissera son voisin signer un accord d’échange qui compromettrait notre propre commerce de millet alors qu’on vient d’ensemencer, mais ce jour n’est pas arrivé ! »

Parce que si on adopte un point de vue très général, on constate que les guerres jalonnent l’histoire humaine, qu’elles sont décidées par des politiques et menées par des militaires. Il n’en faut pas plus pour s’assurer que certaines d’entre elles virent au ridicule le plus opaque.

La Guerre de l’Oreille de Jenkins

En 1731, alors que les relations diplomatiques entre les grandes puissances européennes étaient à fûts tendus, un navire espagnol naviguant dans ses eaux territoriales accosta un bateau de contrebandiers britanniques. Le capitaine ibérique trancha alors l’oreille de son homologue anglais, Robert Jenkins, lui sommant de rapporter à son roi qu’il lui ferait la même chose s’il devait venir par ici.

« ...le fourbe me sectionna ensuite l'oreille, avant de me dire quelque chose que je n'ai pas bien entendu. »

« …le fourbe me sectionna ensuite l’oreille, avant de me dire quelque chose que je n’ai pas bien entendu. »

Si les relations entre les deux pays étaient déjà exécrables, les efforts de leurs premiers ministres respectifs avaient jusque-là préservé la paix. Toutefois, avec les années, il devint essentiel pour la Grande Bretagne, pressée par les jeunes lobbies industriels, de faire perdre à l’Espagne sa mainmise sur le Nouveau Monde et elle se proposa d’y parvenir par le biais d’une bonne guerre.

Aussi, en 1739, on fait paraître le vieux capitaine Jenkins devant la Chambre des Communes, où il arrive avec sa précieuse chair meurtrie dans un bocal à cornichons. L’agitant sous le nez des Lords, il narre sa tragique mésaventure survenue huit ans plus tôt, soulevant cris d’indignation et appels aux armes. La guerre est déclarée.

L’Angleterre ne traîne pas : le premier décembre 1739, une puissante armada se dirige vers La Havane, d’où partent les galions espagnols chargés d’or, l’évite prudemment parce qu’elle est bien défendue, et s’en va anéantir un petit port du côté de Panama qui n’avait rien vu venir. Triomphe : l’événement est fêté tous azimuts en Grande-Bretagne, des médailles sont frappées, la presse se répand en louanges, on met déjà une bouteille au frais pour la victoire finale.

C’est à Carthagène, dans l’actuelle Colombie, que l’Angleterre porte sa prochaine estocade. En mars 1741, une force colossale met le cap sur le port espagnol qui s’apprête à passer un moment difficile : à 6 navires contre 186 et 3’300 hommes contre 31’000, les chances semblent plutôt du côté britannique. Même calcul du côté du commandement : les Anglais sont menés par l’amiral Vernon et le général Wentworth, tous deux de grand renom, tandis que les Espagnols sont placés sous le commandement de Blas de Lezo, un vieux vétéran couturé de cicatrices, borgne, manchot et unijambiste, que ses propres soldats surnomment « le demi-homme ».

« On ne fera qu'une bouchée du boss de ce niveau ! »

« On ne fera qu’une bouchée du boss de ce niveau ! »

Toutefois, le demi-homme, que l’on considère comme un stratège exceptionnel pour une bonne raison, a compris une chose importante : les Anglais vont rencontrer d’insurmontables problèmes pour approvisionner et entretenir leur flotte démesurée et le terrain va énormément ralentir leurs troupes au sol. Or, un petit mois plus tard, c’était le début de la saison des pluies, des chaleurs étouffantes, des moustiques, de l’insupportable humidité et des maladies tropicales.

Les Britanniques bombardent quinze jours durant le port avant de lancer un assaut le 5 avril, qui échoue lorsque Blas de Lezo fait saborder deux de ses navires pour boucher l’entrée d’un chenal. Privées d’appui naval, les troupes au sol ne parviennent pas à percer les défenses espagnoles et se retranchent dans des camps, qui se verront rapidement inondés par l’arrivée des pluies.

« Il est écrit dans le mode d'emploi qu'il faut entreposer les canons dans un endroit sec ».

« Il est écrit dans le mode d’emploi qu’il faut entreposer les canons dans un endroit sec. »

Un second assaut est lancé peu après, qui échoue encore plus lamentablement parce que, d’une part, les canons sont complètement embourbés et, d’autre part, parce qu’à ce stade, les deux meneurs britanniques ne peuvent plus se sentir et ne parviennent pas à coordonner leurs troupes.

Rapidement, la faim, la maladie, le manque d’entretien, le moral en berne, l’insalubrité et les conditions climatiques désastreuses valent à la puissante flotte anglaise de partir en lambeaux. Un assaut se voulant décisif est lancé le 14 avril, décidé par le général Wentworth, mais dont les hommes devront se passer de l’appui des bateaux, parce que l’amiral Vernon boude. Qu’à cela ne tienne, une énorme force au sol s’agglutine contre les murailles du port, y dresse ses échelles, constate qu’elles sont trop courtes, se fait allumer à bout portant, s’empêtre dans la gadoue et finit massacrée jusqu’au dernier homme lorsque les Espagnols organisent une sortie.

Avec l’intensification des pluies, les Britanniques quittent les camps et retournent s’entasser dans leurs vaisseaux, où ils sont décimés par les maladies encore plus sûrement que par une sortie espagnole. Finalement, à la mi-mai, après 67 jours de siège et 18’000 morts, les Anglais répartissent leurs survivants, incendient cinquante de leurs navires et, penauds, mettent le cap sur la Jamaïque pour se refaire une santé.

Pendant ce temps, la nouvelle d’une formidable victoire arrive on ne sait trop comment à Londres et, rebelote, des médailles sont frappées, la presse est aux anges, des dessins et des gravures montrent de Lezo à genoux devant Vernon et toute l’Angleterre exulte.

Un petit erratum plus tard, le roi George II interdisait que soit désormais mentionné le nom de Carthagène.

Problème réglé.

Problème réglé.

La Guerre de la Hampe

Dans le royaume d’Angleterre, le quotidien du dix-neuvième siècle dans la marine consistait à parcourir les flots, débarquer sur chaque lopin de terre, dire « c’est à nous », regarder comment ça passait auprès des autochtones, taper en fonction, puis aller se coucher en sachant qu’à l’autre bout du monde, les collègues reprenaient le flambeau.

Maintenant, ça ne voulait pas dire que c’était toujours simple ; toutes les peuplades rencontrées de par le vaste monde n’avaient pas eu besoin des Anglais pour apprendre à ne pas être d’accord entre elles et parfois, il arrivait aux Britanniques de se retrouver plantés entre des factions à couteaux tirés et ils n’avaient plus qu’à assister aux conséquences.

Ce fut notamment le cas en Nouvelle-Zélande, dans la ville de Kororareka, aujourd’hui Russel. Les Anglais avaient signé en 1840 le Traité de Waitangi avec les résidents Maoris, un pacte si bien compris par les deux nations qu’il demeure encore débattu à ce jour.

Les Maoris avaient cru conserver la gestion de leurs affaires, tandis que les Britanniques avaient cru les avoir.

Les Maoris avaient cru conserver la gestion de leurs affaires, tandis que les Britanniques avaient cru les avoir.

De ceci découla un accroissement de tensions déjà existantes entre diverses tribus, certaines souhaitant le départ de la Couronne et d’autres s’y opposant, jusqu’au 8 juillet 1844, où l’irréparable fut commis : quelqu’un coupa la hampe du drapeau britannique de Kororareka.

« Maintenant, ils n'auront plus qu'à partir. »

« Maintenant, ils n’auront plus qu’à partir. »

Du côté de sa très gracieuse majesté, on prend la chose au sérieux et l’on réfléchit à une réponse appropriée. Courant août, des soldats débarquent avec un drapeau flambant neuf et un conseil de crise est tenu avec les Maoris pour débattre de cette hideuse déprédation.

« Qu'on se le dise : jamais les Anglais ne se retireront d'une communauté économique qu'ils auront contribué à créer. »

« Qu’on se le dise : jamais les Anglais ne se retireront d’une communauté économique qu’ils auront contribué à créer. »

Le chef des rebelles, Hono Heke, ne participe pas aux pourparlers, mais envoie une lettre proposant de remplacer le drapeau pour apaiser les tensions. Le pire semble évité, les soldats s’en retournent à Sydney.

La situation paraît stable, mais cela ne dure pas bien longtemps. Le 10 janvier 1845, le drapeau est abattu une deuxième fois, cette fois-ci par Hono Heke en personne. Une semaine après, un détachement de trente soldats entre à Kororareka et le même jour, le fier étendard claque à nouveau au vent, cette fois-ci soutenu par un poteau renforcé et gardé par des hommes armés.

« Qu'on se le dise : jamais les résidents d'une petite île ne parviendront à renverser la grande Angleterre. »

« Qu’on se le dise : jamais les résidents d’une petite île ne parviendront à renverser la grande Angleterre. »

Hono Heke met au point un plan : il attend que les gardes aillent se coucher et dégomme le drapeau pendant leur sommeil.

Courant février, des rixes commencent à éclater de-ci de-là tandis qu’un nouveau détachement anglais débarque à Kororareka, où il érige une tour fortifiée où résidera une garnison de vingt hommes. Et bien sûr, on ne manque pas de fixer le fichu drapeau au sommet de l’édifice.

Loi de l’escalade oblige, la situation ne pouvait que dégénérer. Le 11 mars, environ six-cents Maoris menés par Hono Heke et ses alliés prennent Kororareka d’assaut, incendiant et pillant des quartiers entiers et tuant les soldats de la garnison. Vingt victimes sont à déplorer, dont un drapeau.

C’est le début de la Guerre de la Hampe, dont le nom seul donne déjà des frissons. Elle se prolongera pendant à peu près une année, causant quelques centaines de morts et se terminant sur une sorte de consensus flou surtout décidé par le fait que tout le monde en avait un peu marre. Ce qu’on en retirera toutefois, c’est que les Anglais gardèrent certes le contrôle relatif des terres, mais ne plantèrent plus jamais un drapeau à Kororareka.

Ainsi prit fin la Guerre de la Hampe et les Britanniques jurèrent de ne plus jamais se laisser entraîner dans un conflit pourvu d’un nom aussi bête. Hélas !

La Guerre du Tabouret d’Or

Lorsque vous vivez dans un endroit que le monde entier appelle la Côte d’Or, vous pouvez être certain que ça va vous attirer des emmerdes. C’était le cas de l’actuel Ghana, plus précisément d’une peuplade appelée les Ashantis.

Les Britanniques apprenaient à vivre avec les Ashantis depuis quelques décennies, au cours desquelles ils avaient établi des contacts que l’histoire retient comme la première guerre anglo-ashanti, la deuxième guerre anglo-ashanti et la troisième guerre anglo-ashanti. Il fallut un bouleversement majeur pour que le quatrième conflit soit appelé la Guerre du Tabouret d’Or.

Donc, les Ashantis avaient cette relique sacrée, un tabouret pourvu d’ornements et de clochettes, le tout en or ; en plus de symboliser le pouvoir des chefs suprêmes de la nation, il détenait également les âmes des Ashantis, qu’ils soient vivants, morts ou encore à naître.

À l'image : beaucoup de monde.

À l’image : beaucoup de monde.

Alors évidemment, lorsque le gouverneur Frederick Mitchell Hodgson se vit offrir cette opportunité unique de poser ses fesses tout à la fois sur l’esprit des vivants, des morts et du futur même de cette nation, il ne la laissa pas passer. Le 25 mars 1900, alors qu’il venait de prendre ses fonctions, il adressa dans un discours à l’attention des chefs Ashantis le reproche de ne pas lui avoir apporté le tabouret, sur lequel il aurait tant voulu s’asseoir.

Du côté des chefs, on prit bonne note, on hocha la tête et en rentra rassembler du monde et des armes. Peu de temps après, plusieurs milliers d’hommes et de femmes Ashantis, menés par la mère de leur roi exilé, prirent le gouverneur d’assaut, lequel put de justesse atteindre un fort avec quelques survivants aussi abasourdis que lui. Car à ce qu’il paraît, Hodgson n’avait pas réalisé l’importance que le tabouret revêtait aux yeux des Ashantis.

Ce n'est pas comme s'il était au milieu de leur drapeau.

Ce n’est pas comme s’il était au milieu de leur drapeau.

Près de douze mille Ashantis prirent part au siège et aux combats qui suivirent, bloquant les routes et les issues. Pris au piège, le gouverneur et ses troupes durent se serrer la ceinture durant trois longs mois, avant que le manque de ressources ne les pousse à une sortie désespérée. Il parvinrent in extremis à rejoindre une colonne de soldats arrivant en renforts et furent évacués.

La guerre qui suivit ne tourna pas du tout à l’avantage des Ashantis, dont les leaders furent à leur tour exilés aux Seychelles, ce qui ne les empêcha pas de revendiquer la victoire puisque les Anglais n’obtinrent jamais le fichu tabouret, qui demeura caché, avec toutes ses âmes.

« Dites à la reine que son tabouret, elle peut s'asseoir dessus. »

« Dites à la reine que son tabouret, elle peut s’asseoir dessus. »

Les lueurs dans les ténèbres

Publié: 23 juin 2016 dans Histoire

Vous avez très exactement un quart de seconde pour me citer un personnage historique très méchant.

Voilà. Si vous avez pensé à n’importe qui d’autre qu’à Hitler, il y a de bonnes chances que vous ayez dépassé votre quart de seconde. C’est parce qu’on aime notre histoire à la fois claire et romanesque : les malheureux Aztèques furent vaincus par les méchants Espagnols, les nobles Carthaginois anéantis par les fourbes Romains, les raffinés Britanniques repoussés par des nationalistes indiens, etc.

Or, le tableau mérite un peu plus de nuances ; ce billet sonnera comme une mauvaise nouvelle pour les manichéens et une bonne nouvelle pour mes futurs opposants en politique cherchant à me décrédibiliser en retirant mes citations de leur contexte :

Les Nazis avaient raison

On peut reprocher beaucoup de choses aux Nazis, notamment cette histoire de guerre, là. Ils ont piétiné les valeurs de la démocratie, imposé leur force aux plus faibles, désigné des boucs émissaires, pillé les plus démunis et délibérément déclenché un génocide.

Photo de nazis n° 354154348

Donc à peu près ce qui se pratique aujourd’hui un peu partout en occident, plus un génocide délibéré.

Toutefois, si on veut être de bonne foi, on doit au moins leur reconnaître les qualités de leurs défauts ; par exemple, lorsque vous cassez les pieds à tout le monde en prétendant appartenir à une race supérieure, le moins que vous puissiez faire est de chercher à rester en bonne santé. C’est pourquoi les Nazis furent les premiers à démontrer les dangers liés à la cigarette.

C’est en effet sur leur sol que furent menées les premières études poussées sur le tabagisme, débouchant sur une dénonciation des risques encourus par les femmes enceintes fumeuses, une large prévention axée sur les plus jeunes, un bannissement de la clope dans nombre de lieux et de transports publics, l’invention du terme « fumeur passif » ainsi qu’une réglementation stricte sur la publicité.

N'oubliez pas : si aujourd'hui vos enfants peuvent jouer dans des environnements sains, c'est un peu grâce à Hitler.

N’oubliez pas : si aujourd’hui vos enfants peuvent jouer dans des environnements sains, c’est un peu grâce à Hitler.

Évidemment, ces louables efforts sont à mettre en corrélation avec les théories aryennes voulant des jeunes hommes sains pour mourir au front et des jeunes femmes saines pour offrir à l’Allemagne ses futurs soldats ; il n’en demeure pas moins que ce sont les Nazis qui actionnèrent en premier la grande roue de la lutte anti-tabac qui tourne encore aujourd’hui. Ces mecs-là étaient doués pour déclencher des conflits.

En un sens, c'est pas de chance pour les Nazis de s'être mis à dos les seules personnes qui ne pouvaient pas décemment leur reprocher d'avoir causé des millions de morts.

En un sens, c’est pas de chance pour les Nazis de s’être mis à dos les seules personnes qui ne pouvaient pas décemment leur reprocher d’avoir causé des millions de morts.

Pour finir, si vous cherchez à arrêter de fumer, vous apprendrez qu’Hitler lui-même est passé d’une consommation d’une trentaine de clopes par jour à zéro. C’est toujours bien de pouvoir s’inspirer de figures historiques.

Le premier tyran triompha de tous ses ennemis et du racisme

Un jour, un Mésopotamien eut une idée révolutionnaire : rassembler un maximum d’hommes armés pour aller rosser ses voisins et revendiquer leurs terres. Cet homme s’appelait Sargon, ce qui signifie « roi légitime », nom qu’il s’attribua lui même après avoir usurpé le trône de Kish à son prédécesseur, Ur-Zababa.

Une fois les rennes de Kish en mains, l’homme que que l’histoire retient comme le premier empereur connu leva la première armée connue et entreprit l’invasion de nombre de cités rivales.

Et de Chypre. En passant.

Et de Chypre. En passant.

L’empire d’Akkad était né. Sargon se trouva à la tête d’un vaste territoire et dut composer avec un non moins vaste problème, qui allait par la suite devenir quelque peu récurent au Moyen Orient : tous ces gens étaient certes ralliés sous une même bannière, mais ne s’aimaient pas du tout.

Or, Sargon, en tant que tout premier tyran de l’histoire, ne pouvait pas savoir qu’il était maintenant supposé instaurer une propagande, lever des brigades de la mort et créer une police secrète, aussi opta-t-il pour une autre méthode : il fit étudier les mœurs de chaque province conquise et administra ces dernières selon les rapports qu’on lui en faisait, créant une sorte de gouvernement à la carte en fonction des besoins et des coutumes de chaque territoire.

À leurs têtes, il nommait autant d’hommes à lui que de gouverneurs locaux, toujours dans le but d’harmoniser autant que possible les rapports entre conquérants et conquis.

N’allons pas croire que tout était rose pour autant : la conquête d’Akkad fut très moche et les soulèvements étaient durement réprimés. La force première de Sargon résidait avant tout dans son gant de fer, mais il convient d’admettre qu’au moins, il l’envoyait indifféremment dans la gueule de tous ceux qui faisaient trop de bruit, sans discrimination aucune.

« Vos culs sont tous égaux devant ma botte. »

« Vos culs sont tous égaux devant ma botte. »

Empire Aztèque : sacrifices et éducation pour tous

Pendant plusieurs siècles, les Aztèques exercèrent sur la Mésoamérique une domination si brutale qu’on voit bien qu’à aucun moment ils n’ont pris deux minutes pour se demander comment ils justifieraient tout ça devant une implacable force surgie d’au-delà des océans.

Les Aztèques développèrent leur empire essentiellement par la guerre, qui n’avait pas pour but de détruire ou de tuer, mais plutôt de soumettre, d’imposer de lourds tributs et de ramener des esclaves pour leurs travaux et leurs sacrifices.

Les extraterrestres avaient besoin de main d’œuvre pour bâtir leurs pyramides-portails-génératrices.

Les extraterrestres avaient besoin de main d’œuvre pour bâtir leurs pyramides-portails-génératrices.

Et c’est bien sûr les sacrifices que l’on retient aujourd’hui ; les esclaves, après tout, étaient relativement bien traités, pouvaient acheter leur liberté, n’étaient pas nécessairement privés d’avenir et leurs enfants naissaient libres, c’était un peu leurs stagiaires. Les sacrifices, par contre, c’était une autre histoire.

Pas de pluie ? Quelques sacrifices d’enfants en pleurs (les larmes étaient indispensables pour appeler l’eau du ciel) et l’affaire était dans le sac. Ça fonctionne ? Un petit sacrifice pour dire merci. Ça ne fonctionne pas ? Encore des sacrifices, peut-être que le message s’est perdu en route. Une fête religieuse ? Sacrifices. On change de saison ? Sacrifices. Le Soleil doit continuer sa course dans le ciel ? Sacrifices.

Le chat est de retour alors qu'il avait disparu depuis une semaine ? Sacrifices.

Le chat est de retour alors qu’il avait disparu depuis une semaine ? Sacrifices.

Finalement, c’est à croire qu’on cherchait des prétextes pour pratiquer des sacrifices comme on en cherche aujourd’hui pour faire péter une petite fête. Et là où ça devient sinistre, c’est quand on voit la propension qu’avaient les Aztèques à sacrifier leur propre progéniture : bien que les chiffres varient considérablement d’une source à l’autre, certains vont jusqu’à penser qu’un enfant sur cinq finissait attaché sur un autel.

Alors qu'aujourd'hui, essayez d'en sacrifier ne serait-ce qu'un seul et vous verrez si ça ne fait pas du foin.

Alors qu’aujourd’hui, essayez d’en sacrifier ne serait-ce qu’un seul et vous verrez si ça ne fait pas du foin.

Et pourtant, les enfants qui traversaient sans heurt cette période assurément agitée étaient plus qu’équipés pour faire face à la vie d’adulte, puisque les Aztèques formèrent manifestement la première civilisation à rendre l’éducation obligatoire pour tous, indépendamment du sexe ou de l’extraction sociale.

Et ce n’était pas anodin, puisque pratiquement toutes les civilisations qui nous ont précédées, ainsi que pas mal qui existent encore de nos jours, ont partagé cette tendance à scinder la société en deux parties : les nobles, à savoir ceux qui décident, et les autres, à savoir rien à foutre. Apparemment, l’empire Aztèque considérait grandement les valeurs de l’humilité et ses rites tendaient à rappeler à chacun qu’il n’était au final pas grand chose, qu’il soit né prince ou péon.

Gengis Khan et la menace féministe

Aux alentours de l’an 1180, un clan Mongol condamne un dénommé Temüdjin et sa famille à l’exil, arguant que les risques que le principal intéressé revienne se venger sous le nom de Gengis Khan étaient très faibles. Diverses conséquences suivirent.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le siècle d’après appartint entièrement à Gengis Khan et à ses descendants. Dans pratiquement toute l’Asie, l’Europe de l’Est, une bonne part de la Russie et le Moyen Orient, on commença par déplorer qu’on n’ait pas plutôt condamné Temüdjin à la prison, puis on prépara des défenses, et enfin on apprit à parler mongol et à monter des yourtes. Le territoire du vieux Khan couvrait à son apogée une superficie totale de 33 millions de kilomètres carrés, formant le record actuel du plus vaste empire ayant jamais existé.

à terme, aucune armée ne sut mettre en déroute la Horde Mongole, mise à part celle du Japon, qui infligea en 1281 une terrible défaite aux quelques Mongols qui avaient survécu par miracle au gigantesque typhon qui venait d’anéantir leur flotte. Pour la deuxième fois.

« Nous avons vaincu grâce au Bushido et au Deus Ex Machina. »

« Nous avons vaincu grâce au Bushido et au Deus Ex Machina. »

Il fallut surtout attendre que l’empire, devenu trop grand, finisse par se fragmenter pour mettre un terme aux exactions, aux massacres, aux pillages et à tout ce féminisme.

Car oui, Gengis Khan réforma considérablement le droit des femmes durant son règne, leur octroyant des droits égaux aux hommes en matière d’héritage, leur autorisant le divorce, le remariage ou encore le droit à la propriété. Il abolit également le kidnapping, source de nombreuses guerres entre clans rivaux, et autorisa l’accès à l’armée aux femmes qui souhaitaient se battre. Et au vu du fait que les Mongols ventilèrent environ un dixième de la population mondiale, cela signifie qu’on a probablement tous quelques ancêtres qui se sont faits rosser par une femme, messieurs.

Badass.

Badass.

Gengis Khan valorisait en outre grandement les conseils prodigués par son entourage féminin, trait semble-t-il partagé par la majorité de la société mongole ; sa mère et ses femmes l’aidèrent notamment à établir une succession, chose moins aisée qu’elle n’y paraît lorsque l’héritage en question est constitué d’à peu près le tiers du monde connu.

« On ne conquiert pas un empire reliant le Pacifique à l'Europe sans écouter sa maman. » - Gengis Khan

« On ne conquiert pas un empire reliant le Pacifique à l’Europe sans écouter sa maman. » – Gengis Khan

N’allons pas en conclure pour autant que la société mongole avait quoi que ce soit de matriarcal, les velus détenaient bien l’essentiel du pouvoir. Mais il faut tout de même noter qu’à une époque où les femmes se cachaient derrière des voiles en Perse ou se bandaient les pieds en Chine, celles de Mongolie haussèrent les épaules devant ces pratiques, dirent librement « non merci » et sautèrent à cheval pour s’en aller trancher quelques têtes.

La manivelle de la propagande

Publié: 21 janvier 2016 dans Histoire

Lorsque j’ai décidé d’écrire un nouveau billet sur la propagande, j’ai parcouru internet à la recherche de sujets (enfin, soyons honnêtes : j’ai parcouru Cracked) et j’ai vite remarqué que ceux que je voulais évoquer étaient tous d’origine allemande. Faut-il en déduire que nos amis teutons sont nuls en communication ?

Absolument.

Absolument.

Non, du tout. Seulement voilà, il faut admettre que l’Allemagne est un peu le Vegeta du Dragon Ball européen : on ne sait jamais tellement dans quel camp elle se situe, mais elle ne manque pas de véhémence et ne fait pas les choses à moitié. Et si cette métaphore vous paraît déplacée, c’est probablement parce que vous connaissez l’univers de Dragon Ball Z mieux que moi.

« Ach ! »

« Ach ! »

Mais bon, c’est donc parti pour un billet sur la « propallemande ». Vous allez voir que quand il s’agit de se prendre sa propre hache à double tranchant de la communication dans la couenne, un Allemand n’est pas plus mauvais qu’un autre :

Les Nazis exploitent le mythe du Titanic, naufrage s’en suit

Joseph Goebbels, Bouche de Sauron de l’Allemagne nazie, décide en 1942 que les Allemands aiment trop les Anglais et cherche à y remédier.

Comment les Allemands auraient-ils pu ne pas aimer le peuple qui venait d'humilier leur Sancho Panza ?

Comment les Allemands auraient-ils pu ne pas aimer le peuple qui venait d’humilier leur Sancho Panza ?

Pour attirer l’opprobre éternel sur le Royaume-Uni, Goebbels choisit de faire appel à l’Histoire, ce qui, sachons l’admettre, est une excellente idée : si vous cherchez des raisons de détester les Anglais dans leur passé, vous n’avez vraiment qu’à vous servir. Toutefois, c’est assez curieusement vers le Titanic que se tourne la propagande allemande.

L’idée est de présenter un film s’articulant autour du célèbre drame ; le réalisateur Herbert Selpin est initialement choisi et s’attelle à la tâche, aidé par un scénariste qui se trouve aussi être lieutenant dans la marine allemande. Au cours d’une altercation avec ce dernier, qui voit Herbert employer un peu trop souvent le mot « Scheisse » pour parler de l’armée, le réalisateur est arrêté et se pend dans sa cellule avec ses propres bretelles, bien aidé il est vrai par la S.S.

C’est Werner Klinger qui est désigné pour reprendre le flambeau et, en 1943, le film est prêt à paraître en salle. Son scénario y est assez simple ; c’est un peu comme celui que nous connaissons, mais en remplaçant un couple très amoureux par des gentils Allemands.

Wie einst, Lili Marleen...

Wie einst, Lili Marleen…

L’un d’entre eux est notre héros, lieutenant de bord s’opposant fermement aux décisions des cupides Anglais de lancer la machine à toute vapeur à travers les icebergs pour gagner plus d’argent ; lors du naufrage, il sauve une pléthore de femmes et d’enfants, de même que le riche propriétaire du navire, afin qu’il puisse répondre de ses crimes devant la justice. Puis, alors qu’il s’apprête à mourir dignement, il repère un enfant en pleurs et gagne avec lui un canot de sauvetage à la nage. À terme, il est blâmé par les tribunaux et les riches Anglais sont acquittés.

Le film s’arrête parfois sur des histoires véridiques, notamment le sacrifice d’Isidor Straus, qui refusa de prendre la place d’une femme ou d’un enfant et qui, avec son épouse Rosalie, choisit de rester à bord du vaisseau mourant. Je crois par contre que le film a omis de préciser que le couple était Juif.

Hélas, la production ne fut jamais diffusée en Allemagne Nazie, où l’on considéra que le public ne serait pas forcément très réceptif envers un film catastrophe à une heure où tout le pays était abondamment bombardé.

Comble de l’ironie, le bateau sur lequel la plupart des scènes avaient été tournées fut coulé en 1945 par la RAF, alors que les Allemands s’en servaient pour transporter des prisonniers des camps de concentration. Le bilan dépassa les 5000 morts, soit largement trois fois autant que le naufrage du Titanic lui-même.

Les Allemands avaient quand même vu juste sur un point : l'Angleterre n'a pas son pareil pour noyer des gens.

Les Allemands avaient quand même vu juste sur un point : l’Angleterre n’a pas son pareil pour noyer des gens.

Le Kaiser n’a rien compris

Si la deuxième guerre mondiale a battu à peu près tous les records, la première reste peut-être la plus sordide. Tiraillée entre des pouvoirs décisionnels de plus en plus complexes et une industrie en pleine expansion, elle atteignit une proportion que personne n’avait pu prévoir et encore moins maîtriser.

À terme, elle causa l’effondrement de la Russie, de l’Allemagne, de l’Empire Ottoman et de l’Autriche-Hongrie, chose qui ne doit rien au hasard : incapables d’envisager une fin au conflit, ces pays avaient mené leurs propres peuples au point de rupture, ce qui n’est pas un mince exploit. Le fiasco fut tel qu’ils parvinrent même à rater leur paix, qui débouchera sur la Seconde Guerre Mondiale.

Et l'agrochimie.

Et l’agrochimie.

Et pour bien comprendre à quel point ces gouvernements pouvaient être largués par les préoccupations de leurs habitants, il n’est pas inutile de se pencher sur l’exemple de Quentin Roosevelt, fils de l’ancien président Theodore Roosevelt.

À l’époque, la famille Roosevelt exerçait sur l’opinion qu’on avait des Ricains à peu près l’effet inverse de celui qu’inspire la famille Bush aujourd’hui. Aussi, lorsque l’Oncle Sam prit part à la Première Guerre Mondiale aux côtés des Alliés, Quentin Roosevelt ne mit pas longtemps à se forger une réputation en tant qu’aviateur et était respecté autant par ses alliés que par ses ennemis.

Lorsqu’il fut abattu au dessus de Chamery, le monde fut ébranlé par la nouvelle. Les Allemands, qui contrôlaient le terrain sur lequel s’était crashé Quentin, lui rendirent des honneurs militaires et l’enterrèrent en grande pompe. Même le monument qui fut édifié plus tard en son honneur devint, selon la volonté de Mme Roosevelt Senior, d’utilité publique en servant d’abreuvoir.

« Ceci est mon sang. »

« Ceci est mon sang. »

Il paraissait que tous avaient saisi la portée du sacrifice d’un fils d’ancien président américain, venu mourir loin de chez lui pour défendre des idées qui lui étaient chères. Tous, sauf Guillaume II, manifestement.

Celui-ci préféra en effet utiliser la photo de la dépouille du malheureux à des fins de propagande en faisant du cliché une foutue carte postale, pensant que la vue d’un soldat respecté mort au combat inciterait les Allemands à en tuer d’autres au nom du Kaiser.

Humour impérial.

Humour impérial.

C’était en Juillet 1918 ; Guillaume II ne pouvait pas le savoir, mais il lui restait très peu de temps à régner. Son geste, supposé éveiller la ferveur patriotique de ses soldats qui mourraient déjà par millions depuis cinq ans, poussa surtout ces derniers à se demander pourquoi un fils de président américain était venu risquer sa vie dans ce combat alors même que les enfants du Kaiser se tenaient à distance prudente de tous les fronts. En outre, voir que l’on se tapait les cuisses en haut lieu devant la photo d’un soldat mort inclina les soldats allemands à se questionner sur la portée de leurs propres sacrifices.

À terme, l’effet du cliché sur le moral des troupes, déjà pas franchement au beau fixe, fut si désastreux que l’on considère aujourd’hui que la mort de Quentin Roosevelt fut la troisième plus significative de la guerre, après celles de l’Archiduc d’Autriche et du Baron Rouge. Pas mal, quand on sait que la Grande Guerre a tué environ dix millions de gens.

Mais n’allons pas déduire de ces deux exemples que la propagande Allemande a systématiquement donné l’effet inverse du résultat souhaité. Dans certains cas, l’échec ne fut remarqué que bien plus tard. Heureusement :

Le bébé Aryen parfait est Juif

Dans les années 30, le parti Nazi était constamment à la recherche de mots simples et de phrases faciles à retenir pour rappeler aux Allemands qu’ils formaient le peuple le plus brillant au monde. La nation n’était alors qu’une longue réclame emplie d’enfants heureux, de travailleurs honnêtes, de familles unies et de Juifs persécutés.

En 1935, Goebbels décide d’en remettre une petite couche au concept de la race aryenne et organise, par le biais d’un magasine, un concours du plus beau bébé Allemand. Tous les parents et photographes du pays sont invités à envoyer leurs photos.

Parmi les participants au concours, Hans Ballin, photographe renommé, était très remonté contre le Troisième Reich et chercha à le ridiculiser en lui présentant le cliché d’une adorable fillette juive dont il avait tiré le portrait quelques mois plus tôt. Il y parvint admirablement, et la petite bouille était bientôt largement répandue dans toute l’Allemagne, figurant sur des affiches, des cartes postales et des devantures de magasins de journaux.

Pour les parents de l’heureuse lauréate, ce n’était ni la première, ni la dernière tuile ; originaires de Lettonie, ils s’étaient installés à Berlin peu avant l’émergence des Nazis, ensuite de quoi ils avaient réalisé qu’ils auraient pu faire un meilleur choix. Dès lors, ils firent essentiellement profil bas, entreprise que ne facilitait en rien la diffusion à large échelle du visage de leur fille dans toute la capitale. En 1938, ils quittèrent l’Allemagne et regagnèrent la Lettonie, qu’ils fuirent derechef lorsqu’arriva l’armée russe pour s’installer à Paris, qu’ils délaissèrent pour les USA lorsque la ville des lumières fut envahie à son tour.

« Vous êtes sûrs que vous ne portez pas un peu la poisse ? »

« Vous êtes sûrs que vous ne portez pas un peu la poisse ? »

Ce n’est qu’après la chute du Troisième Reich que l’histoire fut révélée au grand jour et que l’on connut l’origine de la plus jeune personne à avoir jamais dupé le Führer.

Causes et conséquences

Publié: 17 décembre 2015 dans Histoire

J’ai entré « proverbes erreurs » sur Google Images et la toute première photo du lot était la suivante :

Les succès aussi, remarquez.

Les succès aussi, remarquez.

Cette la citation est l’illustration même de sa propre sagacité : L’auteur a certes échoué à accorder le mot « preuve » au singulier, mais il a indéniablement essayé.

Par contre, ce qu’elle ne dit pas, c’est que les erreurs entraînent presque à tous les coups des conséquences et que, selon le contexte, elles peuvent ne pas avoir le même poids. Couler une bielle ou couler le Titanic peuvent tous deux résulter d’une simple inattention, mais on ne se souviendra pas de vous de la même façon selon celle dont vous êtes à l’origine.

Cette voiture a coulé une bielle car elle circulait trop vite durant une nuit de brouillard et n'avait pas assez de canots de sauvetage.

Cette voiture a coulé une bielle car elle circulait trop vite durant une nuit de brouillard et n’avait pas assez de canots de sauvetage.

Certes, la citation ci-dessus n’aurait pas le même impact si on y lisait « les erreurs sont la preuve(s) que tu essaies, en dépit du fait que si il en résulte le naufrage du Titanic, le fait d’avoir essayé d’éviter l’iceberg ne comptera pas pour grand-chose ». Aussi, il nous appartient de clarifier tout ceci.

L’architecte qui omit le poids du bâtiment dans ses calculs

Les six étages du Lian Yak Building, accueillant un hôtel, un restaurant et une banque, firent partie du paysage de Singapour de 1971 jusqu’au 15 mars 1986 à 11h45. À 11h46, ils ne formaient plus qu’un amas de ruines fumantes. Tout ceci souleva – outre un impénétrable nuage de poussière – une question importante : qu’est-ce qui venait de se passer ?

On commença par privilégier la piste Daniel Craig.

On commença par privilégier la piste Daniel Craig.

On désigna une commission d’enquête pour déterminer les causes du drame et dont les membres, à l’instar d’enfants cherchant des œufs de Pâques, commencèrent par regarder là où il était impossible qu’il n’y ait rien de caché : chez les propriétaires. Sans surprise, ils constatèrent qu’on avait privilégié des matériaux de construction à bon marché et engagé un dessinateur en bâtiment inexpérimenté en lieu et place d’un architecte pour mener le projet à bien.

« Ne faites pas attention si notre nouvel architecte m'appelle « oncle Alfred » par réflexe. »

« Ne faites pas attention si notre chef de projet m’appelle « oncle Alfred » par réflexe. »

Or, il s’avéra que celui-ci avait oublié un détail en établissant les fondations : le poids de l’immeuble.

Trois fois rien.

Trois fois rien.

Il avait pensé aux infrastructures, au mobilier et aux bipèdes qui arpenteraient sa bâtisse, mais les innombrables tonnes d’acier et de béton qui composeraient la structure en elle-même, que pouic. Dès lors, le fait que le Lian Yak Building tint malgré tout debout une quinzaine d’années relève sans doute de l’exploit, mais il y eut cinquante personnes – dont seulement dix-sept qui furent extirpées vivantes – qui purent légitimement se sentir personnellement visées par l’Univers.

Le soldat fumeur et les 60’000 tonnes de munitions

Si je vous demande comment veiller au mieux sur des montagnes de missiles et d’explosifs, ceux d’entre vous qui n’ont pas fait l’armée me répondront « avec rigueur et discipline » tandis que ceux qui l’ont faite diront « en fumant des clopes ».

Illustrant l'importante différence entre la théorie et la pratique.

Illustrant l’importante différence entre la théorie et la pratique.

C’est une loi universelle et, par conséquent, l’Ukraine n’y fait pas exception. Or, ce pays était souvent choisi par l’Union Soviétique pour y stocker les montagnes de munitions qu’elle accumulait pendant la guerre froide, parce qu’en cas de galère, les Ukrainiens n’en étaient plus à ça près.

Signaux de fumées ukrainiens signifiant « encore un jeudi ».

Signaux de fumées ukrainiens signifiant « encore un jeudi ».

Ce qui nous amène au 6 mai 2004, dans un patelin nommé Novobogdanivka, où une base militaire contenant pas moins de 90’000 tonnes de munitions diverses prit spontanément feu après qu’une bidasse ait jeté négligemment un mégot sans trop regarder où il atterrissait, satellisant pas moins des deux tiers du bazar entreposé.

Il en résulta une interminable série d’explosions, une cacophonie de déflagrations assourdissantes, des trillions de balles et d’obus qui partirent dans tous les sens, des débris projetés jusqu’à quarante kilomètres, cinq décès et une petite note de 450 millions de dollars.

Le technicien qui ôta toute notion d’argent à la Banque d’Écosse

Petite anecdote personnelle : récemment, j’ai changé les piles de la télécommande de l’ampli de mon salon. Au terme de la manœuvre, ladite télécommande fonctionnait à nouveau, sauf que quand j’appuyais sur le bouton « on/off » ça ne faisait ni on ni off, mais ça allumait une petite lumière verte sur l’appareil. Ah, et aussi, plus un seul son ne sortait des enceintes. Alors j’ai bidouillé, ensuite de quoi le son n’était pas revenu, mais la petite lumière ne s’allumait plus lorsque j’appuyais – toujours en vain – sur « on/off ».

Heureusement, les autres touches fonctionnaient très bien.

Heureusement, les autres touches fonctionnaient très bien.

En résumé, le simple fait de changer deux pauvres piles à une télécommande me valut de rendre un amplificateur totalement étranger au concept même du son et de faire merder quelque chose d’aussi basique qu’un bouton « marche/arrêt » de non pas une, mais deux façons différentes.

Fort heureusement, la chance a bien voulu que ce degrés de ratage absolu demeure cantonné à une stupide opération de changement de batteries ; j’aurais pu être en train de conduire. Ou de désamorcer une bombe. Ou de décorer le sapin de Noël. Ou de pousser un enfant sur une balançoire. Ou d’aider votre grand-mère à descendre d’un bus. Qui peut dire ce qui serait arrivé ?

J'aurais pu vouloir repeindre mon salon.

J’aurais pu vouloir repeindre mon salon.

Ou alors j’aurais pu être le malheureux technicien qui procéda à la mise à jour d’une importante base de données à la Banque Royale d’Écosse en juin 2012. Le travail qu’il avait à faire était relativement routinier, seulement voilà, tout bon informaticien vous dira qu’installer une mise à jour, c’est un peu comme faire traverser une route à un chiot : ça va très bien se passer, mais si vous en promenez cinq cents, à un moment ou à un autre il va y avoir un drame, c’est inévitable. C’est là qu’arrive le paramètre de la sauvegarde (et que la métaphore canine trouve ses limites) : en cas de pépin, on revient en arrière et le tour est joué. Le tout consiste à ne pas oublier d’appuyer sur « cancel ».

Donc quelques clics, une occasion ratée d’appuyer sur cancel et une sauvegarde plus tard, la RBS avait perdu tous ses fichiers ainsi que la notion même de l’argent ; pendant quatre jours, aucune activité financière ne put être pratiquée par l’établissement, plus de seize millions d’usagers se retrouvèrent privés d’argent de poche et d’innombrables versements ne purent être effectués, engendrant des frais de retard colossaux que la RBS prit entièrement à charge.

À l'image : une des firmes dont émanèrent lesdits frais de retard.

À l’image : une des firmes dont émanèrent lesdits frais de retard.

Et pour finir, pour vous souhaiter un joyeux Noël, une petite devinette facile : comment s’appelait la bourgade ukrainienne nommée plus haut où l’arsenal explosa ? Allons, sans tricher !