L’art de la vengeance

Publié: 10 novembre 2016 dans Sciences sociales

On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid, mais si on veut être plus spécifique, on peut la comparer à un imposant chariot à desserts : c’est tentant de piocher dedans pour conclure un repas au cours duquel on a paradoxalement trop dégusté, mais le plus raisonnable resterait de s’en abstenir complètement.

Déjà parce que ça ne sert pas à grand-chose – ce n’est pas parce que vous avez crevé les pneus de sa voiture que votre ancien chef va vous réengager – mais aussi parce qu’on ne sait pas s’y prendre. On n’a pas la manière.

Dans le film Opération Dragon, Bruce Lee apprend l’identité des responsables de la mort de sa petite sœur, lesquels, incidemment, organisent un tournoi de kung-fu. Le vieux Bruce peut donc obtenir réparation à coups de bourre-pifs ; cela étant, lui-même admettra que les circonstances s’y prêtaient plutôt bien. Ce n’est pas tous les jours que vos ennemis jurés vous défient au kung-fu alors que vous vous appelez Bruce Lee.

Le reste du temps, on n’a rien de vraiment mieux à faire que crever des pneus. Sauf, bien sûr, pour les Bruce Lee de la vengeance :

La Technique des Mille Coups de Fil

De tous les débats houleux qui agitent régulièrement notre société, celui sur l’avortement est probablement l’un des plus légitimes. C’est une question sérieuse, quoi qu’on en pense. Sachant cela, Todd Stave, propriétaire d’une clinique d’avortement aux États-Unis, reconnaît aux protestataires le droit de manifester devant son établissement, admettant même qu’il n’existe pas vraiment de meilleur endroit pour le faire. Todd Stave est très pragmatique.

Je sais ce que c'est : à l'heure où j'écris ces lignes, une cinquantaine de lecteurs mécontents manifestent devant ma fenêtre.

Je sais ce que c’est : à l’heure où j’écris ces lignes, une cinquantaine de lecteurs mécontents manifestent devant ma fenêtre.

Aussi, patients et membres du personnel durent s’habituer à composer avec une petite foule de manifestants pro-life combattant leurs choix de vie en leur distribuant des tracts et en leur chantant Jésus. La coexistence entre ces deux groupes se passait mieux qu’on aurait pu le penser, jusqu’au jour où une petite frange de manifestants se lassa de voir que l’on continuait à pratiquer des avortements dans une litanie continuelle de sutras sataniques malgré toutes leurs pancartes. Aussi décidèrent-ils de pousser la bataille un cran plus loin.

C’est ainsi que Todd Stave et sa famille commencèrent à recevoir des appels téléphoniques en quantité astronomique, jusqu’à plusieurs dizaines par heure, de jour comme de nuit. Certains leur disaient prier pour eux, d’autres les menaçaient de mort violente suivie de damnation éternelle, même que ça sera bien fait. Quelques proches de Todd ne furent pas en reste, notamment un beau-frère dentiste, qui eut la surprise de voir qu’on agitait des pancartes jusque devant son cabinet et qu’on s’en prenait à ses patients.

« Emmerdez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »

« Emmerdez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »

Et comme ces braves gens si inquiets pour l’âme de Todd Stave en sont ironiquement eux-mêmes dépourvus, ils allèrent jusqu’à s’en prendre à sa fille, une môme de onze ans, en l’invectivant depuis la rue le jour de la rentrée des classes, brandissant des photos de Todd et de fœtus, ainsi que des informations personnelles sur sa famille.

Il devint urgent pour Stave de trouver une réponse appropriée, tâche rendue plus ardue par le fait que la majorité desdites réponses appropriées à ce genre d’actions sortent largement du cadre légal ; mais il trouva : avec l’aide d’amis à lui, il fonda Voice of Choice.

Le principe est le suivant : si vous vous inscrivez sur le site, vous vous engagez à passer à chaque personne contactant Stave ou un membre de sa famille – ou n’importe qui connaissant les mêmes problèmes que lui et demandant de l’aide – un bref coup de fil, pour le remercier poliment pour ses prières et sa sollicitude.

Et il se trouva que le site connut son petit succès ; bientôt, les harceleurs recevaient la bagatelle de cinq mille coups de fil pour chaque appel qu’ils passaient, certes brefs et polis, mais enfin, cinq mille quand même. Et si le combat dure encore à ce jour, Todd Stave a plus ou moins réglé son problème d’appels téléphoniques.

Si vous vous demandez pourquoi les harceleurs ne passaient pas leurs appels en anonyme, je n'ai pas la réponse exacte, mais c'est probablement parce que la Bible n'explique pas comment paramétrer un téléphone.

Si vous vous demandez pourquoi les harceleurs ne passaient pas leurs appels en anonyme, je n’ai pas la réponse exacte, mais c’est probablement parce que la Bible n’explique pas comment paramétrer un téléphone.

La Position du Cochon Caché

Lorsque l’on demande ce qu’il faut faire des détenus durant leurs séjours en prison, une minorité répond qu’il faut préparer leur retour dans la société tandis que la majorité trouve dégueulasse qu’ils aient une bonne connexion à internet.

Si j'en crois une étude menée au comptoir du Café des Sports.

Si j’en crois une étude menée au comptoir du Café des Sports.

En général, nous cherchons à les réintégrer et c’est une bonne chose. Après, si l’on s’intéresse au taux de récidive, on doit bien admettre que les résultats ne suivent pas toujours. Pourquoi ces criminels, regroupés et forcés à vivre longuement entre eux, coupés de la société, traités en parias et disposant de beaucoup de temps pour se créer leurs réseaux durant leurs séjours à l’ombre, tendent à ne pas rentrer spontanément dans les rangs, nous ne le saurons sans doute jamais.

En fait, quand ils sortent de prison, ils se connectent à internet pour chercher un job, s'écrient « c'est quoi cette connexion de merde ? » et sont découragés.

En fait, quand ils sortent de prison, ils se connectent à internet pour chercher un job, s’écrient « c’est quoi cette connexion de merde ? » et sont découragés.

Ce n’est pas une raison pour baisser les bras ; peut-être que si on leur donne des possibilités de se sentir utiles derrière leurs barreaux en employant leurs compétences pour la communauté, on peut arriver à un résultat gagnant-gagnant. Et c’est ce qu’on fait : les détenus, souvent, effectuent de menus travaux.

Après, évidemment, on évite de leur confier des tâches dans la sécurité, les arsenaux ou les écoles, mais il reste bien assez à faire. Par exemple, aux USA, quelques détenus se sont retrouvés à faire parler leurs talents de graphistes pour la police du Vermont. Ça a donné ça :

Je me demande ce qu'a fait le graphiste de Ben & Jerry's pour être incarcéré.

Je me demande ce qu’a fait le graphiste de Ben & Jerry’s pour être incarcéré.

Comme vous le voyez, le logo dépeint un décor bucolique servant de cadre à une scène où une vache explique à trois créatures extraterrestres que l’une d’elle semble avoir sa tête à l’envers. Toutefois, il se trouve qu’une insulte envers la police fut subtilement ajoutée à cette insulte envers le bon goût. Pour la trouver, il faut savoir qu’en anglais, on emploie le mot « pig » pour désigner la police lorsqu’on n’est pas trop copain avec.

Trouvé ? Il vous a fallu moins de temps qu’à la police du Vermont. Trente voitures de patrouille sillonnèrent le terrain pendant plus d’une année sans que personne ne prenne conscience qu’une insulte subliminale était dissimulée sur le dessin de la vache. Bien que l’enquête officielle soit toujours en cours, on pense qu’un détenu s’est infiltré dans la salle informatique de sa prison et a procédé à quelques retouches au travail en cours pour la police. Pour la petite histoire, il semblerait qu’ils essaient de déterminer le coupable à l’aide du test de Rorschach.

« Un... Un aubois. »

« Un… Un aubois. »

La Danse de la Honte

On peut parler des heures de la façon de punir quelqu’un qui a commis un délit, le fait est que si le type est jeune, vous ne pouvez rien lui faire de pire que nuire à son image. C’est pour ça que je force mes enfants à pratiquer des danses traditionnelles embarrassantes dans des costumes ridicules devant la caméra, et au premier mauvais résultat scolaire, pan, c’est sur Facebook.

Mark Bao, étudiant à l’université Bentley, est parfaitement au clair sur ce concept. Lorsqu’il se fit voler son ordinateur portable, il pratiqua quelque tour de magie dont les informaticiens seuls ont le secret pour accéder à son laptop à distance et, ainsi, prit connaissance de ce que le voleur en faisait. Il ne fut pas déçu.

Il réalisa en effet qu’outre son inclinaison au larcin, son nouvel ami était affublé d’une seconde tare condamnable, à savoir son sens du rythme, chose dont il prit conscience en visionnant quelques vidéos de lui en train de danser devant la webcam.

Or, Bao était du genre rancunier ; il avait pu identifier le voleur par son compte Facebook et détenait toutes les informations nécessaires pour récupérer son bien de manière légale, mais il opta pour une autre méthode : il sélectionna la vidéo qu’il estimait être la pire et la publia sur Youtube, en la nommant « ne vole pas d’ordinateur à une personne qui sait se servir d’un ordinateur ».

L’histoire date de 2011 ; à ce jour, la vidéo a été visionnée plus de deux millions de fois. Le malheureux – et très mauvais danseur – voleur réalisa plusieurs jours après qu’il était devenu une star, restitua le laptop à la police et envoya un mail à Bao pour lui demander très respectueusement de bien vouloir retirer la vidéo, s’il vous plaît.

Malheureusement, on prend goût à la célébrité des autres.

Malheureusement, on prend goût à la célébrité des autres.

Vous pouvez trouver son mail en en-tête de la rubrique, sur une page Reddit où Bao le publia à sa réception. Et comme la vidéo est toujours sur Youtube, je pense qu’on peut tous retenir une bonne leçon de cette histoire : Bao a raison, il ne faut pas voler d’ordinateur à quelqu’un qui sait s’en servir. Si ça devait vous arriver, demandez d’abord à son propriétaire ce qu’il fait dans la vie.

Terre brûlée

Pour ma génération, George Lucas est un peu le type qui nous a offert nos rêves d’enfants, puis qui s’en est servi comme chausse-pied quelques années plus tard. Certains ne s’en sont jamais vraiment remis. Suivant le genre d’endroit où vous êtes, vous avez nettement meilleur temps de lancer une discussion sur l’immigration que sur Star Wars si vous voulez éviter de déclencher une bagarre.

Et vous ne voulez pas mettre les fans en colère.

Et vous ne voulez pas mettre les fans en colère.

Mais croyez-le ou non, George Lucas a contrarié ses propres voisins bien plus encore que les trentenaires barbus qui ont élu domicile au geek-store du coin ; et il convient d’ajouter qu’il a fait montre à cette occasion d’une subtilité qu’on n’aurait pas crue possible venant du type qui a inventé Jar Jar.

L’histoire nous emmène dans le comté de Marin, en Californie, reconnu comme étant l’un des plus riches des États-Unis. Certes, on y trouve des gens fauchés – il faut bien que certains bossent – mais on tend à les voir comme des éoliennes : une énergie renouvelable bon marché, mais bruyante et encombrante, qu’on essaie de regrouper dans des coins discrets.

Aussi, lorsque George Lucas y acheta, en 1978, un vaste terrain pour y fonder ses propres studios, il ne s’y fit pas que des amis ; non pas qu’on avait un problème avec le vieux George – ou n’importe quel Américain appelé George, vraiment – mais la perspective d’un complexe créant de l’emploi et, à ce titre, attirant le genre de créatures qui en avait besoin n’était pas forcément bien perçue.

Sans compter que les lumières des bâtiments menaçaient les – je cite – « sombres nuits étoilées » de l'endroit.

Sans compter que les lumières des bâtiments menaçaient les – je cite – « sombres nuits étoilées » de l’endroit.

Dès lors, et bien que l’on relèvera quand même que beaucoup dans la région accueillaient le projet à bras ouverts, il se trouva passablement de monde pour s’opposer aux constructions. George avait certes pu faire bâtir sa propre résidence, mais il put s’arrondir tous ses autres projets, systématiquement contestés devant la justice.

L’affaire avança à sauts de puce jusqu’en 2012, où le réalisateur annonça à la stupeur générale qu’il abandonnait le combat. Dans un communiqué, il déclara qu’il cédait devant l’opposition et vendait ses terres pour partir poursuivre ses projets sous des cieux plus cléments. Il laissa à ses adversaires le temps de s’échanger quelques high-five, ensuite de quoi il ajouta l’air de rien qu’il avait déjà trouvé preneur pour son terrain : la « Marin Community Foundation », une organisation visant à créer des habitations à loyers modérés.

Inutile de dire qu’il y eut comme un malaise. Ces gens avaient voulu éviter le bar louche de Tatooine, voilà qu’on leur promettait Gotham City. Une habitante révéla vivre depuis dans un état de « terreur absolue » et se sentir « comme en Syrie », tandis qu’à la tête des opposants, on accuse Lucas de chercher à déclencher une guerre des classes.

Du côté de l’intéressé, on botte en touche avec, peut-être, un soupçon d’obséquiosité, arguant que le comté avait un réel besoin d’habitations abordables et qu’il avait simplement cherché à faire un beau geste avant de partir.

Beau je ne sais pas, mais geste il y eut, c'est indéniable.

Beau je ne sais pas, mais geste il y eut, c’est indéniable.

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